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La capoeira Angola et l’Art de l’approche

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La capoeira Angola et l’Art de l’approche, par Contra Mestre Perere
Le danger est partout. Il existe pour chacun d’entre nous, à tant de niveaux différents que ça dépasse l’imagination. Le danger (ou si vous préférez " le risque ") peut exister pour nos vies, notre santé, notre réputation, nos biens matériels, notre portefeuille, etc. Des situations périlleuses peuvent être souvent incroyablement difficiles à percevoir, et encore plus à gérer, et peuvent provoquer chez nous des réponses émotionnelles extrêmes telles que la peur, le chagrin, l’anxiété.
Le danger peut aussi être très attirant. Des activités ou des actes qui contiennent une part de danger (ou du moins l’impression du danger) sont risquées c’est vrai, mais aussi très amusantes. On peut perdre, ahhh… mais on peut aussi gagner ! Le danger, le risque, la possibilité de perdre, et bien sûr de gagner, font partie de la nature du jeu. Toute activité où l’on se place en position de gagner, ou de perdre à travers des circonstances risquées (dangeureuses/périlleuses) est un jeu [dans le sens d’un " pari ". NDT]. C’est l’une des composantes majeures de l’existence matérielle. En fait, il est difficile de trouver quelque chose à quoi ceci ne s’applique pas. Tomber amoureux, passer un examen, demander un prêt, postuler pour un travail, courir après son bus, sortir de son lit le matin... On ne peux pas considérer tout ça comme potentiellement mortel ou dangereux, mais on peut considérer que ces activités comportent une certaine part de risque et de récompense, pour autant qu’elles correspondent à nos objectifs. Apprendre à faire face à des circonstances dangereuses d’une façon qui nous confère un avantage, ou au moins ne nous laisse pas dans une situation encore pire, est un projet difficile.


Le danger entraîne la grâce
Un de mes sujets de discussion préféré lorsqu’il s’agit de Capoeira, c’est le danger. Par ceci, je ne veux pas dire la violence, mais plutôt la possibilité d’une perte à un quelconque niveau. Mon professeur de Capoeira, Mestre No, m’a dit une fois au cours d’une de nos conversations le long de la plage, près de chez lui, dans le quartier de Boca do Rio, à Salvador : " de nos jours on voit qu’il manque à beaucoup de rodas un réel danger, ce qui est très important dans la Capoeira. Beaucoup de capoeiristes ne sont pas dangereux dans la roda, mais simplement violents, ils ne savent pas faire la différence entre les deux. Il y a une grosse différence entre ces deux choses. Par le passé, les capoeiristes n’étaient pas si violents qu’aujourd’hui, mais bien plus dangereux. Mais aujourd’hui on voit que beaucoup de capoeiristes ne sont pas très dangereux, mais en revanche ils sont très violents. Ceci a grandement affecté la Capoeira". Le thème du danger devint le principal sujet de nos quelques conversations suivantes. Mestre No a creusé la question à fond et exprimé des points de vue très précis sur la direction malencontreuse que la Capoeira avait prise. En bref, le point de vue que nous partagions est que la violence tend à être préjudiciable à l’esprit alors que le danger peut le rendre plus fort ; qu’une menace implicite de violence fait seulement de quelqu’un un voyou prévisible, mais que quelqu’un qui est courtois, affable et humble, et pourtant possède des ressources qu’on ignore et des réactions imprévisibles, est un dangereux personnage.

Deux de mes activités professionnelles sont très liées à la question du danger. Ce sont les actions liées à la cascade et la formation à la cascade. Comme cascadeur et instructeur de cascadeurs, tout ce que je fait se rapporte directement aux symboles de perte et de gain. N’importe qu’elle personne qui va au cinéma sait exactement de quoi je parle. Pratiquement toute action au cinéma ou à la télé, requiert que l’élément à risque soit clairement perceptible. Si le public ne perçoit pas le risque, la crédibilité et l’énergie de la scène risquent de tomber à plat. Le risque fait vendre les billets et, avec la promesse de sexe, est l’un des principaux hameçons que les publicitaires utilisent pour nous attirer vers leurs produits. Pour être efficace dans ces professions liées à la cascade, j’ai dû étudier en profondeur la nature du danger, à la fois pour me permettre d’interagir directement avec lui (et avec les symboles du danger) et pour servir de guide à d’autres qui veulent apprendre à en faire autant. Ceci réclame une quantité énorme de concentration, de détermination et d’équilibre émotionnel. Si je suis un tant soit peu " bon " dans ces activités, c’est grâce à l’ étude continue et l’exploration de l’art de la Capoeira Angola. Pour moi, les arts de la Capoeira et de la cascade partagent une énergie commune. Qu’est-ce qui me fait croire ça ? C’est qu’on m’a appris à voir la Capoeira comme une réponse lyrique à un monde plein de possibilités. De perte, autant que de gain.

Aucune de ces notions ne peut être comprise, même vaguement, sans une évaluation correcte du danger. Et c’est cette appréciation du danger qui rend ces deux activités " agréables " à pratiquer et à observer. Le danger est, et doit rester, un élément majeur de l’art de la Capoeira Angola car, si on l’approche avec contrôle et respect, le danger peut faire progresser l’Angoleiro dans son développement personnel et ses relations sociales, ce qui donne au joueur de Capoeira Angola les moyens d’explorer des situations périlleuses dans un environnement plus ou moins contrôlé. Pour citer l’auteur Michael Ventura " Le danger entraîne la grâce ". Par une exposition régulière à des niveaux modérés de danger, l’Angoleiro apprend sur lui-même, sur sa société et sur le monde dans lequel il vit et sur la façon de naviguer avec succès à travers les périls inhérents à toutes ces choses. Si quelqu’un est intéressé par un excellent essai sur le sujet, je lui recommande celui intitulé 'White boys dancing' dans le livre 'Shadow dancing in the U.S.A.' de Michael Ventura. Je recommande aussi fortement de lire l’essai intitulé 'Hear that long snake moan' dans le même ouvrage. Hé, lisez donc tout le bouquin, il est génial !


Un cirque dans un cercle
un cirque dans un cercle ?
Pourquoi ne trouve-t’on pas de flips et d’acrobaties dans la Capoeira Angola ? Principalement parce que pour en faire dans la roda il faut qu’il y ait une connivence entre les deux joueurs, parce que si l’un des deux effectue une acrobatie, l’autre peut l’intercepter avant qu’il ne retouche le sol. Ce qui est dangereux, au point d’être mortel. Dans une roda d’acrobaties, les deux partenaires s’entendent au préalable pour faire des trucs de cirque. Jouer pour le public devient l’objectif principal. L’offre d’un spectacle. Le seul danger vient de la possibilité que l’on se créée de se casser la tête ou autre chose en ratant son acro. J’ai aussi vu des capoeiristes tomber l’un sur l’autre, ou sur des gens assis au bord de la ronde (donc je suppose que le danger existe là aussi, mais pas de la façon prévue). Dans la roda de Capoeira Angola, il ne peut y avoir cette sorte de connivence parce que ça retire complètement aux gens la possibilité d’être dangereux et d’être en danger. Une acro dans la roda est un danger " perçu " et un spectacle donné pour le plaisir d’un public, et ne démontre que peu les compétences de joueur de quelqu’un.
Les acrobaties sont souvent présentées comme un noble idéal dans beaucoup de groupe de Capoeira, un idéal auquel tous devraient aspirer, mais en réalité peu sont fait pour. Pourtant, cela n’a pas grand chose à voir avec le fait que quelqu’un devienne un bon joueur de Capoeira. J’ai vu tant de gens au cours des ans qui venaient se plaindre : " Si j’arrivais juste à trouver comment faire ce satané… (complétez ici par une acro quelconque). J’arrête pas d’essayer, c’est carrément frustrant ! ". Ces gens là ont consacré beaucoup d’énergie mentale et émotionnelle a chercher une technique qui ne fera pas d’eux un meilleur joueur. On leur apprend qu’ils ne peuvent se sentir bien dans leur jeu que s’ils peuvent se jeter dans tous les sens comme un chat dans une machine à laver.
La plupart des groupes qui préconisent beaucoup d’acrobaties, apprend également à ses membres qu’il est correct de lancer des attaques à une distance déconcertante d’un ou deux mètres de leur partenaire dans la ronde, et, de manière assez surprenante, qu’ils devraient réagir d’aussi loin à ces coups de pieds par une esquive et une contre-attaque appropriée. Un type balance un coup de pied dans le vent et son adversaire, trois mètres plus loin, plonge hâtivement au sol pour éviter l’ attaque. Non, mais sérieusement… ça ne peut pas se justifier (comme c’est souvent le cas) par le fait que ces attaque sont trop dangereuses pour être effectuées à distance du partenaire ; dans mon école on peut attaquer vite et fort, mais on le fait à distance de nos partenaires et sur des points très précis de leur corps. Toutefois on prend le temps de se chauffer jusqu’à ce niveau, en bougeant plus lentement pour éveiller nos sens, bien que toujours concentrés sur la cible. C’est une sensation remarquable que d’être si éveillé.

La technique de "large distance" qui est communément utilisée dans beaucoup de rodas a été développée pour les arts du spectacle, afin que des gens regardant de loin puissent apprécier l’action. J’ai des années de pratique en combat de théâtre ou de cinéma et cette technique de large distance, c’est vraiment le B-A-Ba pour ce genre de performances. Je suis sûr que c’est aussi très amusant. Quoi qu’il en soit, c’est pas terrible pour développer votre système nerveux et des réflexes aiguisés, pour pouvoir jouer avec quelqu’un qui ne se mettra pas d’accord au préalable avec vous pour garder ses distances, juste pour que vous puissiez avoir l’air d’un crack et vous sentir en sécurité.
Souvent vous verrez que quand ces joueurs se rapprochent l’un de l’autre, ils s’envoient d’agressifs coups de poings et essayent de se latter à donf’, peut-être bien parce que tout ce qu’ils font d’autre dans la roda semble légèrement disproportionné.


La violence et le danger sont deux choses différentes
Violence et danger sont deux choses différentes
Il y a plusieurs relations que les Angoleiros s’efforcent de développer et d’explorer. L’une d’entre elles avec la gravité, une autre avec leur environnement. Beaucoup des légendes, histoires, mythes et chants de la Capoeira traitent directement et indirectement des périls de l’une ou l’autre de ces relations. Bien sûr il en existe d’autres, également importantes, mais on les explorera une autre fois. Beaucoup des histoires racontées par de vieux maîtres décédés depuis, contiennent des notions de chute (gravité) et de dangers qui attendent au coin de la rue (environnement).
Une des premières façons dont on m’ait appris à voir la Roda de Capoeira Angola, c’est comme un modèle permettant de faire face avec succès à des interactions sociales potentiellement dangereuses et potentiellement bénéfiques. Comment approcher, s’engager, interagir, puis se retirer, d’une manière qui tienne compte des dangers et des avantages inhérents à toutes relations. A les voir comme des énigmes à résoudre. Un rapport avec autrui, dans des circonstances sociales diverses, est une affaire à risque. Si on n’est pas attentif à son propre comportement et/ou au comportement des autres dans son environnement, toutes sortes d’ennuis peuvent s’ensuivre. Si on observe attentivement la façon dont l’espace rituel et la composition du jeu de la roda de Capoeira Angola est arrangé, il devient évident que la roda n’est pas tant que ça composée " de traditions, de rituels, de symboles mystérieux et obscurs " qui sont seulement à demi-compris du plus grand nombre. Mais qu’elle est en fait une organisation hautement fonctionnelle et pratique, d’éléments sociaux arrangés pour développer des habiletés et des compétences spécifiques chez les joueurs de la Capoeira Angola.

(La suite de cet article bientôt dans ces pages, dans une autre partie : L’art de l’approche)


Contra Mestre Perere est l’élève de Mestre No de Salvador, Bahia, Brazil. Il est l’un des quelques nord-américains à ce jour a avoir atteint ce grade en Capoeira Angola. Il est directeur d’une académie à Seattle, WA, qui est le quartier général de Capoeira Angola Palmares sur la côte ouest des USA. Cette académie est également présente à Portland, Or, et a des groupes affiliés dans les états du centre-ouest. Contra Mestre Perere peut être contacté à : vadiacao@hotmail.com
 
Source de cet article :
Site internet : http://www.planetcapoeira.com


Merci à Contra Mestre Perere et à l’équipe de Planet-Capoeira.com pour nous avoir autorisés à traduire cet article, en version originale sur le site Planet-Capoeira.com
 

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