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La stylisation de la capoeira - Mestre Ary

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Origines et causes de la stylisation
- Mestre Ary -
c-f :
Est ce que vous pourriez nous expliquer ce que vous nommez "stylisation de la capoeira" car c'est peut être une notion qui nous échappe en tant qu'européens, la capoeira étant très jeune sur notre continent, et pourriez vous nous dire dans quelles proportions la capoeira qui est enseignée en Europe et celle qui l'est au Brésil sont "stylisées" ?


Mestre Ary :
La stylisation, malheureusement, vient du Brésil même. Certains Mestres éliminent des mouvements de base de la capoeira, jusqu'à la ginga - si vous observez les capoeiristes d'aujourd'hui, très peu savent "ginguer", ils sont plus durs que du bois au niveau de la ceinture - et c'est un préjudice pour la capoeira. Là-bas à Bahia, quand je donne mes cours, certains Mestres quand ils voient que j'enseigne des mouvements de bases tels que la ginga, cocorinha, la negativa, me disent que ces mouvements n'existent plus dans la capoeira et moi je leur demande "Qui vous a permis d'enlever ces mouvements, qui êtes vous pour enlever des mouvements à la capoeira ?", ce sont des mouvements de base, les fondations mêmes de la capoeira.

Ainsi, la stylisation vient déjà de là, de l'élimination de certains mouvements dans la capoeira. Certains capoeiristes passent tout leur temps debout ou à voler dans les airs, à faire des acrobaties. Le capoeiriste est habile pour faire des acrobaties, c'est certain. Je constate même que le capoeiriste est l'unique athlète au monde qui ose défier la gravité. Il est capable de faire beaucoup de choses que les gymnastes ne font pas, et tout ce que les gymnastes, quelque soit leur discipline, peuvent faire, le capoeiriste le fait.

Mais cela occupe trop de place dans sa tête.

Si vous y prêtez attention, vous verrez que même le rythme utilisé pour jouer la capoeira a été modifié : peu cadencé, super-accéléré. Et si vous comparez les premiers enregistrements, ceux de Bimba et de Pastinha, vous remarquerez que les morceaux sont bien plus cadencés, ils
vous permettent de vous concentrer réellement pour percevoir l'aspect ludique de la chose.

Mais la musique que l'on entend aujourd'hui, personnellement, ne me donne même pas envie de jouer. Maintenant, quand le capoeiriste doit jouer, que c'est une nécessité, le capoeiriste joue, mais en ce qui me concerne, je perds de la grâce, je perds l'envie. Avec un rythme bien
cadencé, c'est autre chose, je vais même jusqu'à voyager, je voyage, et je ne me lasse pas dans la ronde : je peux jouer jusqu'au jour suivant sans fatiguer.

Si c'est pour un spectacle, c'est très bien, il faut donner au public ce qu'il veut, du mouvement qui impressionne, là ok, ça ne peut faire que du bien. Mais les gens ne prennent plus le temps pour faire leur roda de manière traditionnelle dans leur académie.


La stylisation engendre la violence
Une autre chose qui commence à faire parler d'elle est la violence due au manque de contrôle. Actuellement au Brésil, vous ne pouvez pas aller à certains événements à cause de la violence, ça termine toujours par de la violence. C'est une des raisons qui fait que des Mestres, quand ils organisent une manifestation, vont discriminer un certain nombre de personnes qu'ils ont invité : d'autres Mestres, des professeurs. Par exemple j'ai été invité par un autre Mestre qui m'a dit "vous et un ou deux de vos élèves", mais je ne peux pas amener mes élèves, car ils craignent la violence qui prendra place.

La stylisation est en train de générer ce type de problèmes.

La capoeira est forte, c'est un amusement [NDT : brincadeira] qui tue. Un simple amusement qui m'a cassé le bras plusieurs fois, mais toujours sous la forme d'amusement. Imaginez alors si vous décidez d'y incorporer un esprit de violence! Oxinà mourut dans une roda, Volta grande mourut dans une roda, de bons capoeiristes, des gens que je connaissais des cours que nous prenions ensemble sont morts à cause de cette violence, et personne ne prête attention au problème. La chose continue et augmente, toujours plus.

La capoeira est dangereuse, elle est très belle, mais dangereuse. La capoeira est femme, c'est comme toute femme : belle, attrayante et dangereuse... [NDT : à ce moment je fais signe que l'enregistrement tourne encore ;] Non, non, pas de problème, c'est la vérité, belle, attrayante et dangereuse.

Il y a un lien direct entre la stylisation de la capoeira et cette violence. L'esprit plus violent essaie d'imposer un rythme plus élevé à l'autre personne et cela va engendrer la violence. Si vous vous arrêtez un peu pour observer, vous noterez qu'un jeu stylisé ne fonctionne qu'à l'intérieur d'un groupe, à partir du moment où arrivent des personnes d'un groupe visiteur, ayant d'autres techniques de jeu, ou bien il n'y a pas de jeu, pas d'échange, ou bien ça tourne à la violence, parce qu'il y en aura toujours un pour essayer d'imposer ses techniques, son rythme...etc... à l'autre, avec des coups bien hauts, très tirés... La capoeira n'a pas besoin d'être jouée avec des coups très tirés. La capoeira demande plutôt d'avoir une ceinture flexible et une bonne tête ! Maintenant, en ce qui concerne l'esthétique, cela dépend de chaque personne : si vous vous sentez de faire des mouvements très propres, tirés, faites, faites donc.

Parmi les bons capoeiristes de Bahia, aujourd'hui, aucun ne pratique les étirements comme on le voit faire d'une manière généralisée, pour faire des ponta pé très haut...

La souplesse, la précision, ce sont des choses qui viennent naturellement, en s'entraînant. On s'entraîne, on développe des aptitudes. Mais ce n'est pas une raison pour donner dans la roda le même ponta pé que ceux que vous donnez face à un sac de 50 ou 100 kg. Il y en a qui le font en pensant que s'ils ont appris à donner un coup, l'autre doit savoir faire l'esquive adéquate. Mais même avec une bonne esquive, on peut prendre un ponta pé et ce peut être fatal. Quand vous tuez la personne, c'est bon, le crime reste derrière vous, mais si vous la blessez, vous empêchez la personne de pratiquer son sport pour le reste de sa vie, vous le mettez peut être dans l'impossibilité de travailler et de subvenir aux besoins de sa famille. Donc il faut bien prendre conscience de cette situation. Quand vous vous cassez le bras, le nez, ce sont des blessures dont vous vous remettrez, mais si vous restez paraplégique? C'est une chose qui me révolte : aujourd'hui, je connais des paraplégiques, des personnes physiquement déficientes qui jouent la capoeira, font des choses qui tiennent de la magie ; et il y en a d'autres qui sont devenus paralysés en jouant dans la roda! paradoxal non ?

La capoeira en sauve un et porte préjudice à l'autre.

Pourquoi, à cause de qui ?

A cause de la mauvaise formation de certains maîtres. Aujourd'hui, on ne forme plus que des maîtres et des professeurs sans la moindre connaissance. De plus en plus, le simple travail physique, l'étude du mouvement gymnastique suffit pour devenir maître.

Mais ce n'est pas ça en vérité, parce qu'en développant seulement l'aspect physique, on relègue la capoeira au niveau d'un sport et sans
le reste, on développe la violence.

La capoeira n'a pas besoin de ça, la capoeira ne s'apprend pas à l'école.

L'exemple est ce que vous avez fait pendant ce stage : ce n'est pas comme l'université, il ne suffit pas de s'entraîner 2 heures à répéter des séquences... Vous pouvez vous entraîner jusqu'à 8h par jour mais ça ne suffit pas : il y a une partie du travail que chacun doit faire personnellement. Vous devez savoir où vous voulez arriver avec la capoeira et connaître vos limites.

J'ai eu un élève au Brésil, australien, qui s'est entraîné trois mois à mes cotés. Il s'était mis en tête de se faire des muscles d'acier.
Pour faire quoi ? S'il veut des muscles d'acier, il n'a qu'à aller dans un club de musculation non ? La capoeira ne requiert pas de pratiquer la musculation ; dans mon académie, il n'y a pas d'appareil pour se muscler, il n'y a que des instruments de base pour la capoeira : tout le travail est naturel et déjà ce n'est pas évident comme ça !

Mais pour celui qui souhaite vraiment avoir des muscles d'acier, il faudra s'investir spécialement pour cet aspect : la capoeira n'en a pas besoin.

Partout, les gens cherchent à prouver aux autres la validité de ce qu'ils font. Je pense que personne n'a besoin de prouver à quiconque le bien fondé de ce qu'il fait. La capoeira n'a pas besoin de prouver quoi que ce soit à quiconque. Elle porte en elle sa propre preuve, depuis l'époque de l'esclavage, puis avec la persécution ; beaucoup de capoeiristes sont morts, "ils" ont tenté d'exterminer les capoeiristes mais la capoeira a survécu. D'autres manifestation folkloriques de la culture ont disparu, comme le batuque ; la capoeira est passé à travers tout ça et a survécu jusqu'à nos jours, et s'est répandue un peu partout , jusqu'au Japon [NDT : le japon est un symbole pour Mestre Ary car il s'agit en quelque sorte de "l'autre côté de la Terre"].


La patience, clé de l'apprentissage
Après, chacun essaie d'apporter ses atouts personnels, mais je sais que la culture physique n'est pas une bonne solution ; je n'ai rien contre la musculation, chacun peut faire ce qu'il veut, mais je vois que dans mes roda, il existe un système de jeu qui fait que ça se voit : une personne trop musclée ne joue pas la capoeira. Il ne sait pas se déplacer, il n'a pas de ginga, pas de malice, pas de balancement, il n'a pas même la tête du capoeiriste.

C'est peut être une notion qui est difficile à percevoir pour les européens mais tout dans la capoeira n'est que patience et investissement. Le groupe d'aujourd'hui s'est bien investi [NDT : entraînement du jour de l'interview]. Mais la plupart des capoeiristes sont pressés, ils veulent tout apprendre en 1 cours. C'est impossible ! Pour quelqu'un qui travaille bien, il faut en moyenne, je dis bien en moyenne, 1 an pour chaque mouvement.

L'élève qui veut tout apprendre en 1 cours se trompe, il faut de la patience. C'est une des raisons qui fait que je n'affectionne pas les workshops [NDT : ~ grands stages ouverts à tous]. Les workshops sont des événements où les informations circulent trop rapidement, c'est pour les personnes qui veulent faire de la capoeira un art superficiel. Je n'aime pas. J'ai été convié à 2 workshops, l'un aux États-Unis, l'autre en Italie. Mais je n'y suis pas allé, ça ne m'intéressait pas. Je préfère faire un travail de manière bien concentrée, comme avec le groupe d'élèves ici présent, comme avec les élèves de la réunion, et travailler de façon continue, afin que pendant l'année les élèves puissent continuer le travail commencé et ainsi je pourrai par la suite faire passer de nouvelles choses.

Un mouvement que je passe aujourd'hui? il ne faut pas être pressé de passer à un autre mouvement : cela dépend de moi mais je peux laisser l'élève s'entraîner jusqu'à un an sur ce mouvement et ceux qu'il connaît déjà avant de lui en enseigner un autre. J'ai déjà expliqué clairement que l'élève qui n'a pas de discipline et à qui manque la patience ne fera pas partie de mon groupe.

Pour ceux là, il y a des milliers de professeurs qui les recevront. J'ai déjà expliqué que pour moi il est plus intéressant de travailler avec 5 ou 6 personnes qui m'intéressent plutôt qu'avec 200 ou 300 personnes avec lesquelles je n'arriverai même pas à avoir le contrôle de la situation, avec qui il m'arrivera ce qui est en train d'arriver à la capoeira. Si vous regardez les élèves du stage qui viennent d'autres groupes, nous avons parfois rencontré un choc d'opinion parce que je veux les élèves ginguent alors que certains ne pensent qu'à travailler des coups à 100 à l'heure. Ceci est un vrai problème parce que ce phénomène peut mettre en conflit avec le maître de cette personne et ce n'est pas ce que je veux. Je souhaite que mon travail soit respecté et pour cela je souhaite respecter le travail des autres maîtres. Je n'aime pas dénigrer le travail d'autres maîtres et c'est une des raisons pour lesquelles nous fermerons les portes du stage aux élèves pratiquant la capoeira dans d'autres groupes. C'est pour éviter ce genre de situation : l'élève vient, nous passons un certains nombre d'informations et il prend ces informations et si elles sont différentes de celles qu'il a reçu avec son professeur ou maître, il va entrer en conflit avec son enseignant, parfois parce que l'enseignant en question n'avait pas connaissance de ces informations, ou encore parce qu'il ne voulait pas les faire passer. Il est possible que dans le futur je doive moi même entrer en conflit avec ce professeur ou maître suite à cette situation et je ne souhaite pas cela : le monde est assez grand comme ça et il y a de la place pour que tout le monde travaille. Ici à Toulouse, il y a 4 personnes enseignant la capoeira, un Mestre, un professor...5 [NDT : concertation avec Manu] ... 5 groupes donc avec le notre et il y a de l'espace pour tout le monde.

A SUIVRE...
 
Nous remercions le Mestre Ary Reza Brava pour nous avoir accordé cette interview ainsi que la possibilité de la diffuser sur capoeira-france.
 

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