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Mestre Russo (Jonas Rabelo)

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Mestre Russo
- Mestre Russo -
capoeira-france : Nous avons rencontré le Mestre Russo à l'occasion de la roda de caxias organisée en avril 2003 par l'ACAMCAB à Bordeaux.
Il fut l'un des instigateurs de cette roda traditionnelle de l'Etat de Rio qui a lieu chaque semaine depuis plus de 30 ans.

Mestre Russo, bonjour. Pourriez vous nous parler de votre parcours de capoeiriste ?
Mestre Russo : J’ai été initié à la capoeira relativement tôt, bien avant d’avoir senti cette vocation d’être capoeiriste, avant d’avoir décidé qu’elle ferait partie de ma vie : en 1968.
J’y suis venu par le biais d’amitiés, de personnes avec qui j’ai conservé des relations d’amitié, car on n’apprend pas seulement des personnes qui vous enseignent officiellement, on apprend de nombreuses autres personnes.
En 1972, j’ai été présenté à la personne qui m’a initié, qui a été en quelques sortes mon tuteur : Idolofonso Rabelo Santos, mon cousin, c’était un lutteur qui pratiquait le judo et la lutte libre.
Il participait activement aux rondes dans les banlieues de Rio, telles que celle du Mestre Chicao qui avait lieu dans la zone portuaire…J’ai appris aussi avec Maneca Santana, également pratiquant de lutte libre...
En 1972, j’ai été présenté au Mestre Barbosa, et à partir de là j’ai commencé à rentrer dans le système académique, de 1972 à 1976.
Et c’est à cette période, en 1973 alors que j’étais bien jeune qu’on a organisé une ronde lors d’une fête communautaire à l’église catholique Santo Antonio, dans un quartier défavorisé.
Le 3 juin très exactement, jour de la Santo Antonio…
Après que cette ronde ait eu lieu nous décidâmes, un peu en plaisantant -car nous étions bien jeunes à l’époque- de la maintenir, pour qu’elle ait désormais lieu chaque fin semaine.
Ainsi cet élan idéaliste donna vie à la ronde la plus traditionnelle de Rio de Janeiro...
A l’époque il y avait avec moi des gens qui aujourd’hui propagent les fruits de cette tradition au Brésil et à l’étranger. Comme par exemple Roger Suarez Pexoto, aujourd’hui en Allemagne, Jurandir Francesco Nascimento aux Etats-Unis à Seattle, Mestre Cobra Mansa qui se trouve à Washington D.C., Itamar da Silva Barbosa –Mestre Peixe- qui continue avec moi ce travail de préservation chaque fin de semaine.
Et à la fin des années 70 d’autres grands capoeiristes nous ont rejoint : Isaac da Silva « Mestre Angolinha » qui visita des pays où il participa à faire découvrir la capoeira : Finlande , Hollande, France, Angleterre… Et d’autres, comme Pedro Suares de Mela « Mestre Pedrinho Boneco de Ferro » qui travaille aujourd’hui en Argentine…le travail se poursuit avec les nouvelles générations de capoeiristes...
Caxias, est à Rio une célébrité dans le milieu de la Capoeira, c’est une ronde qui a donné de bons fruits, qui a envoyé ses talents dans plusieurs endroits à travers le monde : Amerique du Nord, du Sud, Europe...


capoeira-france : C’est la première fois que vous venez en Europe ?
Mestre Russo : Oui, en dehors du Brésil, le premier endroit que j’ai visité c’étaient les Etats Unis en 2000 lors de l’évènement de la F.I.C.A où j’avais été invité par le Mestre Cobra Mansa.
Et aujourd’hui en 2003, c’est le Professeur Dorado qui m’a fait venir ici en Europe.


capoeira-france : Quelle est l’importance pour vous de développer un travail de Capoeira en dehors du Brésil, de venir en Europe apporter un peu de cette tradition ?
Mestre Russo : Je trouve cela important non seulement pour la capoeira mais pour le pays lui même… jusqu’à il y a quelques décennies, la société voyait la capoeira d’un mauvais oeil, en donnait une image déformée, avec le temps la capoeira a connu un certain nombre de transformations et la principale est le respect que cette culture vertueuse a fini par acquérir.
Aujourd’hui elle est défendue et tellement défendue qu’elle a réussi à traverser les frontières nationales.
Quelques décennies en arrière personne n’avait entendu parler de capoeira ici en Europe.
C’est une conquète pour le pays : elle a traversé les frontières et acquis ce respect.
La capoeira a aussi un côté historique qui est très lié à l’histoire du pays, la période des maltas, de l’esclavage…La loi de 1850 qui abolit le trafic négrier (qui continua malgré tout dans la clandestinité à cause de la piraterie), puis l’abolition de l’esclavage en 1888 et l’année suivante en 1889 la chute de la monarchie, quand le Brésil devint une république...
Jusque là existaient plusieurs maltas à Rio de Janeiro , des factions rivales connues pour leurs actions nébuleuses.
A cette période de l’abolition de l’esclavage et de la monarchie il ne restait déjà que deux maltas célèbres : celle des Nagoas et celle des Guaiamus...
Tout cela eut beaucoup d’importance dans l’apparition de ce « nouveau visage » de la capoeira, dès lors qu’elle se présenta sous cette nouvelle forme...
La capoeira incommodait beaucoup plus à Rio qu’ailleurs car c’était la capitale du pays.
Comme dans toute capitale il y régnait une politique de sécurité plus forte que dans les autres villes du pays...


capoeira-france : Certaines personnes disent que les origines de la capoeira au Brésil sont dans le Reconcavo Bahiano, d’autres que c’est dans la région de Rio que l’on fit pour la première fois mention de capoeiristes dans des documents officiels ...
Mestre Russo : En vérité elle apparût en différents endroits car le trafic négrier dispersa des esclaves en différents lieux tels que Rio de Janeiro, Salvador de Bahia, Pernambuco...
Alors, ce qui est normal, c’est qu’elle se développa avec des caractéristiques différentes...
La capoeira Carioca se développa avec la création de factions, elle était plus dédiée à la lutte.
On n’y utilisait alors pas d’instruments de musique, cela se développa plus dans l’état de Bahia...
C’est pour cela qu’elle y a gagné cette force culturelle alors que la capoeira carioca était déjà vue comme une pratique criminelle, à telle point qu’elle fut incluse dans le code pénal du 11 octobre 1890 par le Maréchal Déodoro da Fonseca…et fut retirée du code pénal en 1937 à l’époque de Getulio Vargas…Mais à l’époque où fut établi le code pénal, la capoeira était en réalité déjà prohibée...


capoeira-france : Qu’est-ce qui fait la différence de la roda de Caxias par rapport aux autres rodas ?
Est-elle gérée différemment ? Y trouve t’on une énergie particulière ?
Mestre Russo : Une ronde libre a la force de réunir dans un acte noble d’intégration des personnes qui sont issues de différentes écoles de capoeira, qui ont suivi différents parcours.
Et cette pratique démocratique durant une période de 30 ans a contribué à donner plus de force à cette culture, à la rendre encore plus populaire.
J’ai cependant connu des périodes d’incompréhensions, nous avons souffert d’une série de discriminations du fait d’être sortis du système académique.
Les acteurs de ce système trouvaient que l’attitude des capoeiristes qui fréquentaient les rondes libres représentait un mouvement qui allait à l’encontre de l’organisation qu’ils cherchaient à mettre en place.
Mais nous avons résisté à une série de difficultés, la ronde était maintenue quelles que fussent les circonstances. Nous avons surmonté les obstacles. Comme durant le carnaval de Rio où il fallait préserver l’intégrité du jeu et le respect pour la ronde.
Nous avons vraiment eu de nombreuses difficultés notamment avec les personnes du système académique qui étaient bien jeunes et tentèrent de mettre la pagaille dans la ronde, mettre fin à cette ronde. Mais ils n’eurent jamais le succès qu’ils espéraient, bien au contraire, la ronde a résisté et aujourd’hui je pense qu’ils ont une autre vision ...
Le système académique auquel je fais référence était lié à la fédération de pugilisme de l’état de Rio de Janeiro. Le pugilisme c’est la boxe, car à l’époque il n’y avait pas de fédération de capoeira , elle était alors assimilée à la boxe...


capoeira-france : Il y avait là dedans un aspect politique ?
Mestre Russo : En effet... la ronde s’est déplacée en plusieurs endroits de la ville pour des raisons politiques, elle souffrit de persécutions pour des raisons politiques…C’était au début des années 80 quand seuls étaient autorisés les cultes évangéliques sur la place...
Je ne sais pas si vous avez déjà entendu parler de Castro Alves qui est le plus grand poète du Brésil qui a dit ceci –qui est l’un de ses plus beaux vers - : « La place est au peuple comme le ciel est au condor. »
Qui peut contester cela ?
Tenant compte de cela on a commencé à se déplacer en plusieurs points du centre de la ville. On ne pouvait plus continuer sur la place ou la ronde avait connu ses premières heures car suite à des rénovations on n’y autorisait que la pratique des cultes évangéliques , on a été au Calçadao, devant la Banque du Brésil, à la Plaça do Rélogio, et aujourd’hui nous sommes là au Calçadao, au « couloir culturel », tous les dimanches de 13 heures à 17 heures .


capoeira-france : Quel nom donnez-vous à la Capoeira que vous pratiquez ?
Mestre Russo : Je ne parlerai qu’en mon nom, car aujourd’hui les gens se battent pour des étiquettes…
J’ai eu l’opportunité de définir un style, d’être en relation avec des gens qui étaient dans la capoeira Angola…Et, tenant compte de cela j’ai eu l’opportunité de définir ce style… mais je préfére ne pas le définir. Je pense que la capoeira se définit ici même : dans votre âme...basta !
Car il s’agit d’une culture vertueuse…Vous devez l’avoir dans l’âme, pas avoir une juste une étiquette.
Car je pense que la plus grande force de la capoeira n’est pas dans la manière dont elle est jouée, mais que tout dépend de votre âme, de votre esprit, car pour moi la capoeira est un état d’esprit …
C’est le moment présent qui la détermine : il y a des moments où elle est pure poésie, par exemple en ce moment (parlant de l’interview en cours) elle prend la forme d’un dialogue, elle peut être ma défense dans un moment de danger, elle est l’équilibre dans mes moments de stress, quand il s’agit d’éducation elle est ma didactique, j’ai fait d’elle ma didactique… C’est toute une série de choses : dans mon enfance, dans mon adolescence je percevais la capoeira comme un jeu.
Aujourd’hui je trouve chez certains capoeiristes âgés un savoir qu’ils me font passer. La capoeira est ma philosophie de vie…
Je veux conserver ma position, beaucoup de gens se battent sur ces questions…
Une autre chose : on m’appelle « Mestre » mais je préfèrerai qu’on me considère comme un gardien de cette culture qu’est la capoeira…
De nombreuses personnes se laissent aller à la vanité, et quand elles commencent à être vaniteuses elles passent à côté de tout un tas de choses, jusqu’à se mettre au dessus des autres. Et ce qui devrait être établi en premier lieu est déjà oublié, je veux parler de la valeur humaine, du respect…
Voilà pourquoi je désire garder cette position.


 
Un grand merci au mestre Russo pour nous avoir accordé cette interview, ainsi qu'au professeur Dorado de l'acamcab pour nous avoir reçu à Bordeaux à l'occasion de la roda de caxias
 

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