Accueil » Articles

Interview de Cécile Bennegent

Choisissez une page : 


Cécile Bennegent
Capoeira-france : Cécile Bennegent, auteur du livre « Capoeira, vamos jogar camara » nous parle de son expérience de la pratique de la capoeira dans l'académie du Mestre João Pequeno à Salvador de Bahia.

C-F : Pourrais-tu nous parler un peu de ton expérience au Brésil dans l'académie de capoeira du Mestre João Pequeno ? Comment as-tu abordé ce milieu de capoeira angola qui revendique ses racines et ses traditions de manière forte alors que toi même tu étais plutôt d'une formation de type regional ?
Cécile B. : Déjà, je pense que cet aspect "respect" de la tradition, des règles se remarque plus dans la capoeira angola que dans la capoeira regional simplement parce qu'il y a plus de déviances dans cette dernière, mais il faut bien voir que d'une académie de capoeira angola à une autre, ces valeurs peuvent elles-même changer. Par exemple, il n'y a pas la même ambiance, la même rigueur dans le GCAP [Ndlr : Grupo de Capoeira Angola do Pelourinho – Mestre Moraes] et dans l'académie de João Pequeno. Lorsque je suis arrivée dans l'académie de João Pequeno, j'ai été très bien accueillie et je n'ai pas senti par rapport à ses élèves une rigueur excessive ; évidemment, c'est très rigoureux par rapport à la tenue, le respect de certaines règles dans le cours et la roda, que la roda soit bien formée, que la bateria soit bien préparée… mais c'est aussi quelque chose que je connais dans le groupe senzala. Je pense qu'il y a de tout dans la capoeira angola et dans la capoeira regional et que ces règles dépendent plus des personnes que du style de capoeira. Il est vrai qu'on présente la capoeira angola plutôt comme la capoeira traditionnelle, avec de petites règles bien précises dans la roda, comme le placement des instruments …etc. mais on trouve vraiment de tout, que ce soit en angola ou en regional. Même en angola, on trouve donc des groupes très rigoureux et d'autres plus tranquilles à ce niveau là.


Capoeira-france : Donc cette image de la capoeira angola un peu austère à cause de ses règles n'est-elle pas un stéréotype ?
Cécile B. : Non, ce n'est pas austère, je pense juste qu'il faudrait avoir autant de respect pour la capoeira regional que pour la capoeira angola, la regional étant pour moi aussi traditionnelle que l'angola.
La capoeira regional de Mestre Bimba est traditionnelle elle aussi, et il faudrait avoir autant de respect pour les fondements du jeu, pour la musique que ce que l'on voit en angola. Maintenant, et c'est à la fois un point fort et un point faible de la capoeira, chacun fait comme il veut, il n'y a pas de règle stricte : dans chaque académie, en fonction du prof ou du maître qui donne les cours, on va trouver des choses différentes. Il y en a certains qui vont exiger une certaine tenue pour participer au cours et d'autres qui vont être plus cool à ce niveau là et cela ne veut pas dire qu'ils ne respectent pas les fondements du jeu.


Capoeira-france : Penses-tu que l'exportation de la capoeira du Brésil vers l'Europe as permis un changement de mentalité par rapport à cela, une ouverture par exemple au niveau de la diversité des enseignants ?
Cécile B. : Non, c'est une évolution, au Brésil, la capoeira évolue encore d'une manière différente. Ici, je pense qu'on a la chance d'avoir de très bons maîtres, qui ont le soucis de faire passer à leurs élèves leurs connaissances, les fondements de la capoeira. Il y a beaucoup de déviances au Brésil dans beaucoup d'académies de capoeira regional où tout cela est un peu oublié. Mais la capoeira évolue, que ce soit en angola ou en regional.
Maintenant, il y a eu ce retour vers la capoeira angola dans les années 70, c'est assez récent finalement, avec Mestre Moraes et le GCAP qui ont ramené la capoeira angola à Salvador où elle était un peu effacée par le succès de la capoeira regional et son utilisation par les offices de tourisme. La capoeira angola était donc un peu en retrait et Mestre Moraes a voulu la remettre au devant de la scène mais avec une volonté de revendiquer toute la négritude de la capoeira, donc en faisant ressortir les traditions africaines. En fait, il a créé cette rigueur dans l'application de règles et dans le respect d'une tradition, mais c'est une tradition "reconstruite". Parce que la tradition c'est quoi ? La tradition de la capoeira, on ne sait pas, on a aucune trace de la capoeira pratiquée au 17ème et au 18ème siècle. On commence à en avoir au 19ème. Elle était carrément différente, ça n'avait rien à voir avec le peu qu'on sait aujourd'hui sur la capoeira, que ce soit angola ou regional. Donc c'est une reconstruction à partir d'une tradition qui n'est autre que celle qu'ils se représentent eux.


Capoeira-france : Pourrais-tu nous parler plus en détail de ton intégration dans l'académie de João Pequeno et plus particulièrement de ton contact avec les élèves ?
Cécile B. : J'étais assez méfiante à mon arrivée. En fait je suis arrivée par hasard dans l'académie de João Pequeno : j'étais venue voir Mestre Moraes qui a son académie dans le même bâtiment que celle de João Pequeno, au fort San Antonio. Mestre Moraes n'était pas là et ses élèves m'ont expliqué qu'il n'aimait pas trop travailler avec des élèves pour un temps court [Ndlr : comprenez un mois] parce qu'il voulait un réel investissement de ses élèves. J'étais un peu déçue et je ne savais pas trop quoi faire et c'est en descendant que j'ai vu João Pequeno et ses élèves qui m'ont très bien reçue, mais en même temps, je ne suis pas arrivée avec les appareils photo pour prendre des photos de tout ce qui bougeait. Je suis plutôt arrivée sur la pointe des pieds pour voir comment ça pouvait se passer et par exemple j'ai commencé à prendre des photos sur les derniers jours que je passais là-bas, quand on se connaissait un peu.

Ce qu'ils reprochent souvent aux touristes, c'est qu'ils prennent des photos et eux n'en voient jamais la trace, comme s'ils volaient quelque chose, comme s'ils prenaient sans donner. Moi j'ai su cela au fur et à mesure et d'ailleurs quand je leur ai amené l'année suivante les photos et les textes que j'avais écrit sur le groupe, ils étaient super contents. C'est vrai que parfois il peut y avoir par rapport à ça non pas un rejet mais une méfiance de leur part, parfois le refus de laisser prendre des photographies dans l'académie, mais c'est tout à fait légitime. Ils ont l'habitude de voir arriver plein d'étrangers qui veulent prendre des cours pour une ou deux semaines, ils ne savent pas ce que ces personnes veulent faire avec cet apprentissage et ils ne voient jamais de retour donc c'est assez déséquilibrant pour eux au niveau du suivi des cours et des éventuels retours.

Mais j'ai été très bien accueillie et vraiment contente de pouvoir m'entraîner avec eux. Je m'entraînais aussi la journée avec une prof qui donnait des cours particuliers à deux ou trois élèves, j'ai aussi pu participer aux rodas, mais là aussi, la roda, on n'ose pas rentrer et je pense que c'est mieux de ne pas rentrer tant qu'on ne maîtrise pas un minimum. J'ai du entrer dans la roda deux fois à la fin de mon séjour parce que je voulais quand même le faire avant de rentrer en France. J'aurais pu le faire avant, mais je ne me sentais pas prête à jouer comme ils le faisaient tous. Le fait de ne pas maîtriser le côté physique et le côté technique peut amener à avoir un jeu un peu agressif, ou bien peu fluide qui n'est pas agréable pour le partenaire. Personnellement, je sais que je n'ai pas voulu entrer tout de suite, mais il n'y a pas d'interdit.

L'académie recevait parfois des capoeiristes venant d'autres groupes, parfois même de groupes de regional, et ils acceptaient que les élèves ne soient pas habillés tout en blanc, avec la tenue qu'ils avaient eux. C'est une chose normale : quand on reçoit une visite, on tolère certaines chose de ses invités que l'on ne tolèrerait pas de ses propres élèves. On transmet un enseignement à ses élèves donc on veut qu'il y ait une certaine rigueur dans la manière de faire et c'est aux élèves de faire en sorte que tout se passe bien. S'il y a une personne qui vient là juste pour un soir, on ne va pas lui demander de se plier à toutes les règles mises en place pour pouvoir participer au cours. Je sais très bien que quand je suis entrée dans la roda pour jouer, je n'ai pas joué comme eux, c'est certain, et que j'ai peut-être commis des erreurs en jouant, mais João Pequeno a été très tolérant avec moi, probablement plus que ce qu'il ne l'aurait été avec ses propres élèves.


Capoeira-france : Tu n'as donc pas senti de problème d'intégration au sein du groupe ?
Cécile B. : Pas avec les élèves de João Pequeno, on m'a juste clairement demandé ce que je voulais faire avec l'enseignement que j'allais recevoir, simplement parce qu'il y a des gens qui viennent s'entraîner dans leur académie, un mois, deux mois, trois mois, et qui rentrent chez eux en Europe et se disent professeur de capoeira. Et c'est une erreur vu qu'ils ne connaissent qu'un centième, un millième de ce qu'ils auraient dû apprendre pour commencer à savoir de quoi ils parlent. Je trouve donc ça normal qu'ils aient des doutes et un peu de méfiance de leur part.


Capoeira-france : Et qu'as-tu répondu quand ils t'ont posé cette question ?
Cécile B. : Et bien je leur ai dit que j'étais étudiante en ethnologie, que je souhaitais faire un travail sur la capoeira et en savoir plus sur cette pratique, mais qu'en aucun cas je n'allais utiliser ce que j'aurais appris pour donner des cours, ou encore utiliser cet enseignement à des fins mercantiles. Je me suis aussi présentée comme élève du groupe Senzala, élève du Mestre Sorriso que tous là-bas connaissaient, et que je souhaitais faire de la capoeira angola dans le cadre d'une recherche pour mes études.
Mais ça c'est pareil, c'est pas toujours évident parce qu'ils ont l'habitude à Salvador de voir beaucoup de monde passer pour la capoeira. La capoeira a été récupérée pour le tourisme – si tu regardes le Pelourinho [Ndlr : centre historique de Salvador], c'est t-shirts de capoeira et berimbaus tous les cinquantes mètres – et ils ont l'habitude de voir des gens du monde entier qui viennent pour suivre des cours, prendre des photos, acheter des instruments, filmer… Et puis il y a aussi les télévisions, des chercheurs qui viennent poser des question pour étoffer leurs ouvrages. Il y a même des maîtres de capoeira brésiliens qui viennent pour les interroger… donc toi tu arrives, petite étudiante française souhaitant faire un travail de recherche sur la capoeira, mais pas dans le but d'être publié ou diffusé…
Du coup cela les force aussi à répéter les mêmes choses : ils voient constamment de nouvelles personnes à qui ils expliquent les mêmes choses. Et on retrouve autant de personnes jeunes qui débutent dans la capoeira comme moi que des sociologues et des ethnologues reconnus, des maîtres de capoeira qui se rendent à Salvador pour discuter des thèmes sur lesquels ils vont pouvoir écrire et qui seront ensuite publiés.

Donc en arrivant avec un "petit travail" comme le mien, il est normal qu'ils ne me donnent pas directement toute leur attention. La principale difficulté a sans doute été de leur faire comprendre que mon travail était quand même quelque chose de sérieux. J'ai par exemple eu une déception quand je suis arrivée dans l'Association Brésilienne de Capoeira Angola (ABCA) qui se trouve dans le Pelourinho et que j'ai expliqué que je venais faire un travail de recherche sur la capoeira, c'est tout juste si l'on m'a écoutée et on m'a conseillé tel disque de capoeira, tel berimbau, et on m'a montré la boutique : ils ont tellement l'habitude de voir des touristes qui viennent pour ça. D'un côté tu expliques que tu veux faire un travail sérieux, mais de l'autre, qu'il n'y a pas de publication prévue, pas de financement, qu'il s'agit juste d'un travail pour tes études, et là tu vois quelles sont les possibilités de passer un peu de temps avec eux pour qu'ils répondent à tes questions.
Le premier contact n'est pas toujours facile. Et puis il y a aussi le problème du temps, je suis restée un mois, et c'est peu : en un mois, tu essaies d'être le plus présent possible, d'aller vers les gens, mais c'est tout juste suffisant pour commencer à les connaître. Un mois sur place, c'est encore être de passage.


Capoeira-france : Tu es retournée à Salvador depuis ?
Cécile B. : Je suis retournée plus à Rio, mais j'ai fait le voyage pour amener mon mémoire à l'académie de João Pequeno. Maintenant il faudra que j'y retourne pour leur montrer le livre. Mais je ne souhaite pas le leur envoyer ou leur envoyer un mail : je préfère me rendre sur place pour le leur montrer, aussi parce que le livre est en Français et qu'il vaut mieux leur expliquer ce qui y est écrit. Et puis je sais que je vais aussi recevoir des critiques sur ce qui est dit dans le livre, notamment quand je parle de cette revendication de la négritude dans la capoeira angola, qu'il y a une construction de cette tradition, que le discours qui est donné est un discours contestable. Après il vaut mieux en discuter, on n'écrit pas un texte pour que tout le monde soit d'accord avec, mais on peut discuter.


Capoeira-france : Quelle expérience de la capoeira avais-tu quand tu es allée à Salvador ?
Cécile B. : En fait j'ai commencé la capoeira à Recife où j'ai pratiqué pendant 4 mois. Ensuite quand je suis rentrée en France, j'ai rencontré Mestre Sorriso qui commençait à peine un travail à Lyon avec le groupe Senzala et c'est 6 mois plus tard que je suis allée à Salvador. Je n'avais donc pas un an de pratique, j'étais vraiment débutante, je ne jouais pas encore des instruments, je ne connaissais pas les rythmes, et par exemple j'ai appris à jouer du berimbau dans l'académie de João Pequeno, pareil pour les premiers chants, j'ai commencé par des rythmes d'angola vu que je connaissais pas encore ceux de la regional.
A coté de cela, je n'avais que ça à faire pendant un mois : récupérer des informations et m'entraîner, essayer de rencontrer des gens et pratiquer un maximum. Ça faisait aussi partie du travail : tu ne peux pas parler et écrire sur tel ou tel rythme si toi même tu ne sais pas le reconnaître. C'était je crois indispensable de faire ce que l'on appelle de l'observation participante.


Capoeira-france : Ça fait maintenant trois ans que tu t'entraînes ici avec le groupe Senzala, et j'imagine que tu retournera bientôt trouver l'académie de João pequeno et ses élèves. Est-ce que tu penses que les différences qui existent entre le jeu pratiqué ici et celui qui est fait là-bas te posera des difficultés au niveau de la roda ?
Cécile B. : Non, pas du tout. Dans tous les cas je rentrerai dans le jeu avec beaucoup d'humilité. Je suis consciente que je ne suis pas experte, que je n'ai encore qu'un petit bagage de connaissances et je ferai ce que je peux dans la roda, en essayant de respecter le jeu de l'autre et l'ensemble de la roda. Je ne vois pas cette cassure entre la capoeira regional et la capoeira angola. Forcément, il y a des gens qui ont une vision assez fermée sur ce point et qui estiment qu'il faut rester très rigoureux. Mon apprentissage depuis le départ, et encore aujourd'hui avec le groupe Senzala, c'est que pour être capoeiriste, il faut aussi bien savoir jouer la capoeira angola que la capoeira regional, il faut être capable de jouer avec n'importe qui sur n'importe quel rythme et je pense que c'est quelque chose qui est très important. Après il peut y avoir des maîtres angoleiros qui pensent que pour jouer angola, il faut être angoleiro, et que la capoeira regional ce n'est pas bon… non, je ne suis pas d'accord : je les écoute et je respecte leur pensée parce qu'ils ont un historique derrière eux, mais personnellement je pense qu'il faut jouer les deux, et qu'il s'agit peut-être d'une autre démarche
 
Nous remercions Cécile Bennegent pour le temps qu'elle nous a accordé ainsi que le groupe Senzala de Lyon qui a nous a reçu à l'occasion de leur baptême en mai 2002, événement au cours duquel cette interview à été réalisée.

Cécile Bennegent est l'auteur du livre "Capoeira, vamos jogar Camara" que vous pouvez vous procurer en cliquant ici.
 

Choisissez une page : 
Votre avis sur cet article :

Donnez votre avis sur cet article
Voir les commentaires déjà postés (16 commentaires)

 
  Copyright © 2001, 2019 
  Tous droits réservés - Reproduction  interdite sans autorisation écrite. 
  
un site internet Emagma