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Interview de Mestre Sorriso

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- Mestre Sorriso -
Capoeira-france : Bonjour Sorriso, peux-tu nous parler de ton expérience en France durant la douzaine d'années que tu viens d'y passer, et des objectifs que tu avais en venant t'installer ?
Mestre Sorriso : L'objectif de ma venue en France a été de développer un travail d'échange entre le Brésil et l'Europe.
Avant de venir m'installer en Europe, j'ai fait une recherche pour savoir comment se passait la capoeira en Europe, comment ça marchait, quel était l'intérêt des européens pour la capoeira étant donné que la capoeira est une culture populaire du Brésil, et puis la place qu'il y aurait pour une personne vivant cette culture, la travaillant à fond, ainsi que d'autres cultures, mais surtout avec la capoeira qui est la base.

Je suis venu pour la première fois en France en 1987 et j'ai passé un an à voyager en Europe : l'Allemagne, la Hollande etc... J'ai passé un peu de temps dans chaque pays en gardant pour quartier général Paris où se trouvaient China, élève de Peixinho, Samara, élève de Garrincha, et d'autres amis que je connaissais avant comme le mestre Grande da Bahia. Il y avait aussi Mareta.
Et là, nous avons commencé à développer un travail sur Paris avec pour but de monter un spectacle dont le nom était "Um grido de liberdade", un cri de liberté. Le nom du projet dont faisait partie ce spectacle était "Le Brésil noir et blanc". Le spectacle a marché, nous sommes allés au festival d'Avignon, à Paris, à Nice, Cannes etc...
Ce spectacle a fait intervenir des élèves de l'Europe entière, des mestres aussi. Une fois la tournée terminée, chacun est retourné chez soi : Garrincha, Samara, Peixinho, Toni... et moi je suis resté ici pour faire des recherches.

C'est par la suite que je suis rentré au Brésil pour continuer le travail que j'avais là bas. Je suis régulièrement revenu en France pour donner des stages, participer à des rencontres. J'ai commencé à discuter avec mes élèves de là-bas, leur dire que j'étais intéressé pour développer un travail en France. Il m'ont dit : "ah mestre, tu vas partir en France, et nous comment on va faire ici au Brésil pour continuer le travail ?..". Mais le capoeiriste est comme ça, il bouge tout le temps, c'est comme dans la roda. Alors j'ai décidé de partir : ma femme était déjà à Montpellier où elle avait fait ses études, et puis elle avait commencé à développer un travail de capoeira, ma femme qui est aussi mon élève.

En arrivant en France, j'ai donc repris le travail d'Ines et nous avons eu la necessité de créer une association. Nous avons ensuite fait les démarches nécesaires pour m'obtenir un visa de travail et tout ce qu'il fallait pour pouvoir développer un travail ici.
Et aujourd'hui je donne des cours à Montpellier bien sûr, mais aussi à Bézier, Sète, Arles, Lunel, Perpignan et Périgord.
Certains de mes élèves qui ont plus de sept ans de capoeira commencent à développer leur travail. Ils ne sont pas encore professeurs mais avec mon autorisation, il peuvent commencer à donner des cours. C'est une phase très intéressante pour moi, une nouvelle manière de faire passer cette culture.
Quand je venais en France avant, il n'y avait pas autant de jeunes, plutôt des personnes de 30-35 ans. Aujourd'hui, il y en a beaucoup plus, ils s'intéressent à la capoeira: je donne désormais des cours pour les enfants, les adolescents... et petit à petit, j'ai gagné la confiance des gens d'ici, je travaille avec la Mairie. Nous avons beaucoup d'élèves, ça marche bien.

Je travaille aussi avec le contra mestre Bruzzi, élève de Garrincha et qui a aussi été mon élève pendant quelques temps, c'est un grand ami.

En ce qui concerne mes élèves qui commencent à donner des cours, je les suis dans leur apprentissage, ils ne font pas ce qu'il veulent. Certains peuvent croire qu'après avoir changé de ceinture, cela leur donne automatiquement les bases pour enseigner. Ce n'est pas le cas, c'est plutôt le signe que l'élève commence une certaine forme de stage dans lequel il va apprendre à développer correctement un travail.

Ce qui manque ici dans la capoeira, ce sont des personnes professionnelles. Le capoeiriste vient ici, pense qu'il va facilement gagner de l'argent. Et ici, personne ne connait bien la capoeira. Du coup, s'il fait la ginga et deux ou trois mouvements, des gens vont s'entraîner avec lui en pensant qu'il est prof, parce qu'il n'existe pas de document, de diplôme de professeur ou de mestre de capoeira. Il existe le professionalisme. Chaque groupe forme des professeurs de manière différente, mais l'important, c'est la base.

Qu'est ce que la base ? La base, c'est les fondements de la capoeira. L'enseignant n'a pas besoin de connaître la capoeira à fond, parce que personne ne connait la capoeira à fond, chaque jour, quelque chose de nouveau surgit.
"La capoeira vient d'Afrique, la capoeira vient du Brésil, elle vient de ...etc... qui l'a créée ? C'est le mestre Bimba, c'est le mestre Pastinha, c'est le mestre etc..." ; c'est difficile, mais l'important, c'est de connaître le principe. Un peu de connaissance, un peu de travail, c'est déjà le fondement de la capoeira, le rituel de la capoeira... c'est très important.
Le rituel de la capoeira, c'est le rituel qui coordonne la ronde, parce qu'il n'existe pas d'arbitre en caopeira. L'arbitrage, c'est la tête de chacun et le bon travail de base, c'est ça qui marche.

Il y a beaucoup de professeurs qui ne sont pas passés par un travail de base et qui donnent des cours. Ça c'est dangereux. Ce type de professeur ne connait pas les facettes de son propre travail... et un jour un élève va lui demander "qu'est-ce-que c'est ça ?" et il ne pourra pas répondre, il ne connait même pas le berimbau, les origines de l'instrument, comment joue-t-on cela, pourquoi Sao Bento grande, pourquoi Sao Bento pequeno, qu'est-ce-que la Iuna, comment joue-t-on cela, pourquoi le pandeiro comme ça, pourquoi le berimbau est le maître, pourquoi j'achète le jeu, pourquoi je ne peux pas acheter le jeu, pourquoi je porte le pantalon comme ça ?
C'est le travail de base qui peut répondre à toutes ces questions... pourquoi la roda ? pourquoi le maître commande ? pourquoi tu me demandes de faire ça et pourquoi je ne peux pas faire ça ?
Et le professeur aura besoin d'expliquer toutes ces choses là à l'élève. S'il connait la base, il pourra dire que la capoeira au Brésil, elle est comme ça, comme ceci etc...

Tu peux jouer la capoeira come Bruce Lee, mais si tu ne connais pas le travail de base, tu n'es rien dans la capoeira, tu es simplement un joueur de capoeira.
Une autre chose, c'est le travail que tu as développé au Brésil avant de comencer à enseigner.
Si tu as un bon niveau de base, pas la peine d'être un grand "lutador de capoeira". L'important, c'est le travail de base.
La technique, tu l'appprendras au jour le jour. Il suffit de s'entraîner pour apprendre la technique. Le travail de base vient bien avant, c'est lui qui va te préparer pour apprendre le reste. Et c'est ça qui manque parfois. Il y a des élèves qui donnent des cours et qui ne connaissent même pas le berimbau, ses origines, les chants, coment on chante, pourquoi là je peux chanter et pourquoi là je ne peux pas, pourquoi je peux frapper dans les mains comme ça à tel moment et comme ça à tel autre moment. Ça c'est important, ce sont les fondements. Il y a plein d'élèves qui ne les connaissent pas et donc ils ne peuvent pas donner les cours tout seul, ou assurer la direction du cours en tout cas. Il ont besoin de quelqu'un qui vient pour les aider et développer ensemble le travail. C'est ce que je fais avec mes élèves, au Brésil et ici.

J'ai actuellement quelques élèves sur Montpellier qui ont sept ou huit ans de capoeira, mais aussi des élèves un peu partout en France, à Paris notamment, qui ont plus de pratique encore. De bons élèves, bons pour les coups de pied, mais dans la tête...
Chaque groupe qui vient en Europe essaie de s'étendre rapidement. Par exemple, tu es dans mon groupe, je te donne la ceinture et je t'envoie t'installer à tel endroit, et là tu vas dans un autre groupe, tu prends une nouvelle ceinture et ainsi de suite. Mais tu ne vas pas progresser comme ça. Tu ne peux pas prendre un élève d'un autre groupe, lui donner une ceinture et lui demander de te représenter ensuite...
Si tu habites à Paris et que j'habite à Montpellier, je vais te demander de venir t'entrainer avec moi à Montpellier pour que tu retournes développer un travail à Paris au nom du groupe ? Ça ne marche pas ! C'est comme si tu prenais le fils de quelqu'un d'autre pour le tien après 20 ans d'éducation !

J'aime développer mon travail, je n'aime pas beaucoup quand quelqu'un rentre dans mon groupe en y ayant pas commencé son apprentissage. Je préfère travailler avec des élèves que je connais depuis leurs débuts.
Le problème avec quelqu'un qui vient de l'extérieur, c'est qu'il a déjà reçu des responsabilités dans son ancien groupe alors qu'il n'a peut-être pas été au Brésil, ou que son maître lui a donné une corde seulement dans le but de développer rapidement un nouveau travail. Donc si tu veux venir dans mon groupe, il faut déjà que l'on discute pour se connaître et puis ensuite tu vas passer un test : "tu habites où... tu pratiques la capoeira depuis combien de temps ? Ah, tu donnes des cours ? Tu connais ça, ça et ça ? non ?! Alors arrête de donner les cours, tu n'es pas capable de les assurer et si tu continues, ça va être le bordel...". Mais bon, je ne peux pas parler avec tout le monde comme ça, parce que chaque groupe, chaque personne a une mentalité différente.
Même parmi les français qui donnent des cours, j'en connais plein qui font n'importe quoi, c'est le bordel, ils ne connaissent rien. Imagine, je commence à parler français, j'ai un peu suivi les cours à l'école, et je décide de te donner des cours de français ! Ca ne marche pas, c'est la même chose.

Un jour, un de mes élèves qui avait la ceinture jaune et orange, celle que tu obtiens avant la ceinture orange, et qui jouait bien la capoeira, me dit : "un ami à la fac m'a demandé de donner des cours". J'ai dit :" Toi ?! A la fac ?! Où est ton pandeiro ? Où est ton berimbau ? Tu ne sais même pas chanter ... tu vas donner des cours ? Alors ça va, tu vas donner les cours de capoeira là-bas et moi je vais donner les cours de français...".
Alors il est sorti une semaine et il est revenu en disant qu'il avait compris. Je lui ai expliqué qu'il pouvait continuer la capoeira, mais pas pour donner des cours, parce qu'il ne connait pas la capoeira. Ce n'est pas parce que tu fais le saut périlleux, que tu tournes sur la têtes et que tu donnes des coups de pied rapides que tu peux donner des cours de capoeira.
C'est ce que je pense au niveau de l'enseignement et aussi pour les rencontres comme les stages, les baptêmes : tous ces événements ont besoin de maîtres. Sans maître, cela ne marche pas. Le maître, c'est l'expérience, les gens qui viennent dans un stage doivent observer le maître, voir comment il chante, comment il se comporte. C'est lui qui est responsable de ce qui va être transmis.

Dans le cas de cette rencontre [NDLR : baptême Ginga Camara - octobre 2005], même si Tiago [NDLR : professeur de Ginga Camara, organisateur] fait partie du groupe Capoeira Brasil et que je fais partie du groupe Senzala, je me sens responsable de ce qui se passe pendant le Baptême. C'est aussi mon métier : je suis en train de vivre la capoeira.
Si quelqu'un m'appelle pour que je vienne l'appuyer, je viens pour superviser et voir comment marche le travail. Je suis du groupe Senzala, c'est mon groupe, mais sui de la "Capoeirada". Je suis de la capoeira, et la capoeira c'est l'angola, la regional etc... pour moi c'est la capoeira.
Demain, je peux créer un nouveau style, c'est normal, ça fait partie de l'évolution que la capoeira a déjà connue. Mais tu ne peux pas oublier ou casser la base, les fondements, les caractéristiques de la capoeira, ainsi que le rituel. Ça, c'est l'âme de la capoeira.
Pour cela, il faut préparer de bons professeurs, c'est ce qui manque. Il y a plein de villages où il n'y a pas de capoeira et où les gens en voudraient.


Capoeira-france : As-tu au Brésil des élèves qui sont maître, contre-maître ?
Mestre Sorriso : J'ai un élève qui est contre-maître au Brésil. Il développe un travail tranquille car il a une famille, un travail. Il envisage la capoeira d'une manière différente, mais ça marche aussi comme ça.
De mon côté, mon métier, c'est la capoeira, mais aussi la musique. Dans mon disque [NDLR : Sorriso, "Bimbau", 2004], j'ai composé toutes les musiques.
Je compose chaque jour trois chants et pas seulement des chants de capoeira. C'est mon métier, c'est l'art.

Je pense que les gens qui développent un bon travail ici vont former de très bons professeurs, meilleurs qu'au Brésil.
Au Brésil, les gens ont l'essence de la capoeira avec eux, mais s'ils ne développent pas ce truc, l'essence va disparaître. Je suis brésilien, mais si je ne travaille pas bien la capoeira, je n'ai aucune raison d'être meilleur qu'un français, un hollandais... Ce problème des élèves au Brésil vient de leur impatience dans l'apprentissage, et aussi de celle des groupes qui sont pressés de s'étendre. C'est pour cela que je pense que quelqu'un qui fait un bon travail ici en Europe va devenir un bon professeur, pour donner des cours ici et aussi au Brésil.

De mon côté, j'ai avec moi des élèves dont je suis content, c'est Franck, Georges, Axé et Julien, et aussi, contre-maître Bruzzi qui travaille avec moi et qui a déjà un travail pédagogique magnifique, qui est à la fois un bon professionnel et un bon professeur.

Chez moi, un élève doit être gradé corde bleue pour pouvoir commencer à enseigner, développer un travail. A ce stade, il a déjà passé six ou sept ans avec moi. Durant ce temps, l'élève a dû aller au Brésil pour avancer dans les grades qui sont la corde blanche, puis blanche/jaune, jaune, jaune/orange, orange, là vient le moment d'aller au Brésil pour voir comment se passe la capoeira là bas. Au moment de passer la corde bleue, j'ai déjà demandé à l'élève de participer à mes cours. Je lui demande de faire l'échauffement, de présenter les mouvements, il coordonne déjà la roda, il prépare les instruments...

Pour les élèves qui sont au niveau jaune/orange et orange, j'organise de temps en temps un rendez-vous chez moi pour apprendre comment on fait une calebasse, comment on fait un berimbau, comment on fait pour tirer les arames des pneus, comment on prépare le pneus. Je fais une feijoada chez moi, quelqu'un m'aide pour couper le jardin, la pelouse, et après on passe à la fabrication du berimbau, le montage, comment en jouer. On se fait une caipirinha et on commence à parler de la capoeira. L'élève commence à s'intéresser à des livres et des cds pour en savoir plus sur la capoeira. Cette recherche personnelle dépend de chacun, de l'intérêt qu'il a à rechercher de nouvelles informations sur la capoeira.

Pour la partie musicale, je donne chaque semaine un cours de musique gratuit pour que les élèves apprennent à chanter et à jouer. Ils appprennent les 4 ryhtmes de base au berimbau en capoeira regional qui sont angola, sao bento pequeno, iuna et benguela. Les autres rythmes: idalina, santa maria etc... vont venir s'ajouter ensuite, une fois que la base sera maîtrisée.


Capoeira-france : Pour revenir au thème des enseignants qui viennent s'installer en Europe pour développer un travail, peux-tu nous expliquer comment font-ils, en l'abscence de leur maître ou d'une personne pouvant les suivre, pour progresser ?
Mestre Sorriso : Il ne progressent pas ! Pour progresser, il faut être accompagné. Il faut sortir et rencontrer du monde. Tous les week-ends, je suis dehors, je me déplace et vais à la rencontre d'autres capoeiristes partout en France et en Europe. Et quand je vais au Brésil, je fais la même chose en allant à Bahia, à Recife. En parlant du Brésil, j'ai besoin d'y aller pour me ressourcer, prendre de nouvelles informations, acheter des livres, des disques et savoir tout ce qui se passe autour de la capoeira.
Le professeur qui est ici et dont le maître est au Brésil doit garder contact avec ce dernier en le faisant venir pour développer le travail. Son maître va alors lui donner des conseils, lui indiquer ce qu'il doit travailler en son abscence.

Passé un certain temps, ce qui devient important, c'est le travail de la tête. Le physique est important, mais c'est de l'esthétique. Tu peux travailler seul le physique. La capoeira elle même te donne le physique, pas besoin de prendre de prendre des médicaments pour gonfler... non ça, ça s'appelle de l'auto-affirmation, c'est quand tu n'es pas bien dans ta tête et que tu as besoin d'être fort pour que tout le monde le reconnaisse.
L'important, c'est la tête. Pour mes élèves, je fais travailler le physique et la tête.
A chaque niveau physique, un travail sur le mental doit accompagner l'élève.


 
Nous remercions le Mestre Sorriso pour nous avoir accordé cette interview.
 

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