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Pastinha, « maître de la capoeira Angola et de la cordialité Baiana ». (Jorge Amado)

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Mestre Pastinha au festival des Arts Nègres - Dakar, 1966



Le 5 avril est une date de commémoration pour le monde de la capoeira. Un temps fort dédié à la mémoire de l’un des maîtres fondateurs de la discipline, Mestre Pastinha. Né en 1889, ce n’est pas à l’école, mais « avec la chance », tel qu’il se plaisait lui-même à le dire, qu’il a appris la capoeira. C’est le destin qui a pris sous son aile, le jeune Pastinha alors âgé de 10 ans, et qui l’amena à s’initier à toute la mandinga du jogo. Si les méandres de la vie se sont révélés sinueux pour cet homme qui a du faire face à la précarité et aux différents régimes politiques autoritaires qui se succèdent au pouvoir, la capoeira en a été le moteur. Un chemin de vie, témoin d’une époque.


Témoin d’une époque.
« Princesa Isabel, a liberdade do negro só está no papel »...
Lorsque Vicente Ferreira Pastinha naît le 5 avril 1889, le Brésil a 66 ans. Un pays jeune, en changement, mais encore politiquement sous le joug des Portugais. L’Empire en place depuis 1822, connaît ses dernières heures. Les idéaux libéraux importés d’Europe se diffusent et s’implantent et se révèlent de plus en plus incompatibles avec la structure impériale de Dom Pedro II. Et parmi eux, la question de l’abolition de l’esclavage. Il faudra attendre 1888 pour que la Princesse Isabel promulgue le 13 mai la fameuse loi Áurea. Un an avant que Pastinha ne vienne au monde. Une loi fruit d’une négociation inter-élite, plus qu’une victoire démocratique. Au fait qu’une masse d’esclaves récemment libérés se soient retrouvés sans activité, s’ajoute celui qu’aucune mesure d’encadrement n’ait été prévue, dans les domaines agraire, de l’éducation, ou de l’emploi. Pour beaucoup, l’abolition a signifié retour vers la fazenda, pour occuper le même emploi contre un salaire réduit. D’autres se sont dirigés vers la ville où ils se retrouvent dans la plupart des cas, sans emploi (occupés par les immigrés européens), sans logement ou vivant dans des logements précaires. On assiste alors à la naissance des favelas.


La République : « dos vadios e capoeira »
Le 15 novembre 1889, quelque mois après la naissance de Pastinha, l’Empire est renversé par l’Armée. La République est proclamée. Là encore, les avancements démocratiques au Brésil sont imposés par le haut. Une révolution libérale que ne comprend pas le peuple, qui, « a assisté hébété à ces événements, sans comprendre ce qu’il se passait, pensant qu’il s’agissait d’une parade militaire »1.
Dès sa proclamation, la Veille République creuse le fossé entre les gouvernants et les citoyens. Malgré une Constitution « totalement libérale, tant dans son esprit que dans son contenu explicite »2, le premier texte édicté par la République est répressif : il s’agit du code pénal de 1890. Une logique répressive à laquelle n’échappent pas les capoeiras. Au cours du XIXe siècle, les maltas de capoeira terrorisaient la population et les autorités. Avec la proclamation de la République, l’Histoire passe sous le nom de l’Ordre et du Progrès. Le Maréchal Deodoro da Fonseca, avec le soutien du chef de la police du District Fédéral Sampaio Ferraz , étaient déterminés à implanter ce que l’Empire avait laissé en suspens : la fin de la pratique de la capoeira et des maltas. Le decret 847 de 1890 est ainsi venu modifier le Code Pénal. Il s’intitule : "Dos Vadios e Capoeira" – Des Vagabonds et Capoeira. Poursuivis par la police, les chefs des maltas ont été incarcérés, condamnés à l’exil ou exterminés.
C’est dans ce contexte qu’est né Pastinha. Une période de changements politiques importants au Brésil. Une période qui libère les esclaves, mais qui ne leur donne pas de statut au sein de la République. Un temps de bouleversement pour la communauté afro-brésilienne, qui cherche sa place au sein de la société. Pastinha, tout au long de sa vie, y contribuera activement.


Da África a Bahia.
"Quando eu tinha uns dez anos - eu era franzininho - um outro menino mais taludo do que eu tornou-se meu rival. Era só eu sair para a rua - ir na venda fazer compra, por exemplo - e a gente se pegava em briga. Só sei que acabava apanhando dele, sempre. Então eu ia chorar escondido de vergonha e de tristeza."

« Quand j’avais 10 ans, j’étais menu, un autre garçon plus gaillard que moi est devenu mon rival. Dès que je sortais, faire des courses par exemple, on se bagarrait. Je me souviens juste que je me faisais toujours taper par lui. Et que j’allais ensuite pleurer de honte et de tristesse. »

Une histoire de gamins, comme il en arrive tous les jours. De naïves rivalités. Qui ont précipité de grands changements dans la diffusion des arts afro-brésiliens, et, notamment de la Capoeira.

"Um dia, da janela de sua casa, um velho africano assistiu a uma briga da gente. Vem cá, meu filho, ele me disse, vendo que eu chorava de raiva depois de apanhar. Você não pode com ele, sabe, porque ele é maior e tem mais idade. O tempo que você perde empinando raia vem aqui no meu cazuá que vou lhe ensinar coisa de muita valia. Foi isso que o velho me disse e eu fui".

« Un jour, de la fenêtre de sa maison, un vieil africain a assisté à l’une de nos disputes. Viens, mon fils, me dit-il, me voyant pleurer de rage après m’être battu. Tu ne peux pas te battre avec lui, car il est plus vieux que toi. Au lieu de perdre du temps à te morfondre, viens dans ma maison, car je vais t’enseigner une chose précieuse. Voilà ce que m’a dit le vieux. Et j’y suis allé. »

Voici comment a commencé la formation du Mestre qui allait par la suite dédier sa vie à la transmission de l’héritage de la Culture Africaine aux générations suivantes. Benedito, l’Africain devint son professeur. Un travail quotidien où il a tout appris : la technique, l’éthique. Comme l’ineffable. La mystique, la magie, les rites inhérents à la Capoeira. Sa mandiga.

Au cours de sa vie, Pastinha s’est attaché à diffuser tous ces principes dans l’enseignement de la Capoeira. En 1935, il fonde sa première école, qui a été par la suite transférée au célèbre casarão 19 du Pelourinho : le Centre Sportif Capoeira Angola. Il y développa une méthode originale façonnée par son éthique, sa façon de penser, ses qualités d’orateurs, un jogo où l’expression artistique se conjugue avec un grand travail physique et mental, proche de la façon dont les esclaves jouaient. Un art qui allait contribuer à forger l’identité Bahiana :

"Mestre Pastinha, mestre de la capoeira de angola et de la cordialité bahiana, cet être au grand savoir, cet homme du peuple avec toute sa simplicité, en est un des plus illustres, un de ses mentors, de ses chefs. C’est le premier dans son art, seigneur de l’agilité et de la bravoure, de la loyauté et de la coexistence fraternelle. Dans son école, au Pelourinho, Mestre Pastinha construit la culture brésilienne, des plus réelle et en ce qu’elle a de meilleur. Dès que je vois cet homme de 75 ans jouer la capoeira, danser le samba, montrer son art parmi un clan d’adolescents, je sens l’invincible force du peuple de Bahia, qui survit et construit malgré la pénurie infinie, la misère, l’abandon. Le peuple puise ses forces en lui-même, et produit sa grandeur. Le symbole et le visage de ce peuple est Mestre Pastinha". Jorge Amado


Da Bahia a África
Il est des personnages qui traversent des époques. Mestre Pastinha en fait partie. Son histoire a suivi le cours de l’Histoire Brésilienne, celle des Républiques, de l’Estado Novo et de la dictature militaire. L’Histoire d’un peuple brésilien en quête d’identité et de droits. De mémoire.
Une des préocupations majeures de Pastinha a été de jeter un pont culturel entre le Brésil et l’Afrique. En 1964, il publie le livre « Capoeira Angola », qu’il présenta avec son groupe au Brésil et à l’étranger. C’est ainsi qu’il sera amené à représenter son pays dans le 1° Festival d’Art Noir à Dakar.
Si la Capoeira a été le moteur de sa vie, il a du faire face à ses nécessités. A l’instar de nombreux brésiliens, il a du cumuler les emplois pour vivre, dont un poste à la Marine. En 1973, malgré sa notoriété au Brésil et à l’étranger, son école est victime d’une expropriation. Maria Romélia Costa Oliveira, Dona Nice, sa femme a subvenu aux besoins du couple en vendant de l’acarajé.

La vie de Pastinha est devenue depuis l’emblème de plusieurs générations. Le 5 avril est un jour de mémoire pour les capoeiristes brésiliens et étrangers. Parmi ses élèves, les Mestres Curió, João Grande et João Pequeno perpétuent son héritage. Vicente Ferreira Pastinha s’est éteint en 1981. Mais il est toujours présent dans les rodas, dans les cantigas, dans le jogo. "Tout ce que je pense de la capoeira, je l’ai écrit un jour sur le tableau qu’il y a sur la porte de l’académie. Là-haut, il n’y a que trois mots : Angola, Capoeira, Mère. Et au-dessous, une pensée : 'la Mandinga de l’esclave en quête de liberté, son début n’a pas de méthode et sa fin est inconcevable pour le plus sage des capoeiristas'."


Resources
1 DE CARVALHO, J.M.,Cidadania no Brasil., Rio de Janeiro, Civilização Brasileira, 2002.pp. 80-81.
2 DOS SANTOS, W.G., Décadas de Espanto e uma apologia Democratica, Rio de Janeiro, Rocco, 1998.

A lire aussi
biographie de Mestre Pastinha

Avril 2006 : mois consacré à Pastinha sur :
http://www.portalcapoeira.com/index.php?option=com_content&task=view&id=271
Manuscrits, dessins et photos…

Centre Sportif de Capoeira Angola :
Forte Santo Antônio Além do Carmo, Pelourinho, Salvador, Bahia
 
Un grand merci à ebb de comunic'Arte, auteur de cet article et de nombreux autres que vous pourrez lire sur le site :
http://www.assocomunicarte.com
 

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