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Interview du mestre René Bittencourt

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"Bem-vindos ao nosso quilombo"1
http://acanne.org
René Bittencourt est maître de capoeira angola à Salvador da Bahia (Acanne - Associação de capoeira angola navio negreiro). Il travaille à valoriser, auprès des jeunes pauvres de son quartier, les pratiques culturelles afro-brésiliennes comme autant de sources d’estime de soi pour construire une estime de classe.

1 Bienvenue dans notre quilombo

Entretien réalisé par Frédérique Dupuy, Largo dois de Julho, décembre 2005. Mis en forme par R.S.


F. Dupuy : Quel est pour vous le rôle essentiel de la capoeira ?
Mestre René : Je travaille avec la croyance que la capoeira mélange art et éducation. La capoeira, en soi, est déjà de l’éducation. Elle transforme l’individu, elle forme des citoyens avec des opinions différentes. C’est de cela que le Brésil a besoin et dont le monde a besoin. De personnes qui pensent. C’est le rôle de la capoeira, je crois en cela.


F. Dupuy : Quel travail développez-vous au sein de votre association, Acanne ?
Mestre René : J’ai fondé l’association Acanne pour les besoins des enfants pauvres d’avoir un endroit où apprendre leur propre culture, où maintenir vivante leur culture, leur identité et valoriser cette culture. La culture européenne, la culture de la télévision est très forte dans les foyers du peuple pauvre brésilien. Les afro-descendants, je crois qu’ils ont besoin de cette identité, d’abord pour s’aimer eux-mêmes. Mais j’ai découvert que fonder l’Acanne représentait très peu. Ils avaient besoin de contacts pas seulement avec moi mais avec d’autres personnes qui possèdent le savoir de la culture afro-descendante, qui ont aussi réussi à être avocats, ingénieurs, mécaniciens… J’ai découvert que ces personnes pouvaient leur servir d’exemples de changement, de transformation. Les feuilletons brésiliens, la télévision ne donne aucun Noir en exemple. C’est très difficile cela pour un enfant, allumer une télé qui n’est que blanche. Les histoires des livres sont toujours écrits pour des familles de classe moyenne, les histoires racontées dans les livres parlent toujours d’une famille de classe moyenne qui a pour nounou une Noire, comme chauffeur toujours un Noir. Donc j’ai invité, lors d’une rencontre des Guardiões da capoeira angola da Bahia [les gardiens de la capoeira angola de Bahia], que je fais tous les ans, d’autres maîtres de capoeira afin qu’ils forment aussi mes élèves et la communauté de la capoeira. Parce que seulement l’Acanne, seulement mes élèves qui savent tout ça [le rôle de la capoeira et l’importance de la culture afro-descendante], c’est très peu dans cet univers. Ainsi, d’autres élèves d’autres groupes viennent apprendre ici, d’autres maîtres viennent apprendre avec d’autres maîtres de capoeira. J’ai réussi aussi à amener les personnes qui ont le secret, le secret de la bonne cuisine bahianaise, de ses rites, pour raconter comment tout cela fonctionne, se transmet, l’oralité. Car aujourd’hui, nous apprenons beaucoup la culture écrite, qui est importante, mais on ne peut pas perdre l’oralité comme référence du peuple noir.


F. Dupuy : Vous développez aussi une action auprès des classes moyennes hautes, dominantes...
Mestre René : C’est encore peu, tout cela développé au sein de l’Acanne. Je veux montrer à la société [blanche, dominante] que la capoeira aussi peut éduquer les enfants de la société, pour qu’ils apprennent combien il est important de composer avec la différence. J’ai fait un projet avec une école de la classe moyenne haute, pour travailler avec des enfants de 2 à 7 ans, cette école a accepté mon projet et aujourd’hui, cela fait dix ans que je travaille dans cette école. Elle se situe dans le quartier de Ondina. Dans ce quartier noble de Salvador, l’enfant apprend à valoriser la culture des afro-descendants, il apprend la culture, à vivre avec, qui lui appartient aussi. La culture des afro-descendants est la culture brésilienne aussi. La capoeira rassemble les gens indépendamment de la couleur de peau, il n’y a pas besoin d’être noir pour jouer la capoeira. Il n’y a pas besoin d’être brésilien pour jouer la capoeira, mais le Brésilien noir doit être dans la capoeira, sinon la capoeira perd son sens. J’amène les enfants de l’école d’Ondina au Pelourinho, au Solar do Unhão, tous les lieux historiques de Salvador qui ont été construits par des Noirs, qui marquent la ville, je leur raconte l’histoire de ces lieux, on fait une roda de capoeira dans l’endroit, la forme ludique est la plus efficace, les enfants apprennent comment tout cela est arrivé, quelles ont été les transformations jusqu’à aujourd’hui.


F. Dupuy : Vous travaillez aussi avec des enfants des rues, avec le Projet Axé...
Mestre René : Le travail que je développe avec le Projet Axé est de travailler la capoeira comme estime de soi, dans le sens de favoriser l’estime de soi. Mes cours de capoeira vont davantage dans le sens d’augmenter l’estime de soi des adolescent-e-s. Car qu’en est-il de ces enfants pauvres, qu’ils soient noirs ou non ? Leur estime d’eux-mêmes est très basse. Ils apprennent à s’apprécier eux-mêmes à l’âge adulte, ils commencent à assumer d’être noir après l’âge adulte. Il y a des Noirs qui même adultes ne l’assument pas. Ils n’assument pas leur nez épaté, leurs lèvres épaisses, la couleur de leur peau comme une chose jolie, bonne. Si personne n’est là pour te dire que tu es joli... Déjà, tu es pauvre, tu vis dans un sale quartier, la discrimination raciale est très forte... Acanne veut montrer à ses élèves, aux personnes de l’extérieur, qu’il est important de ne pas être lâche, et oui de conquérir, conquérir d’une façon décente.


F. Dupuy : Quel est le sens de la banderole qui accueille les visiteurs, « Bem-vindos ao nosso quilombo » ?
Mestre René : C’est très fort, cela explique tout. Que tu sois noir, blanc, jaune, brun ou bleu, sois le bienvenu. J’ai écrit « quilombo » dans le sens de rassembler. Parce que les quilombos au Brésil rassemblaient des Indiens, des Blancs, des Noirs. Quand la société aujourd’hui me dit que nous avons besoin de gérer la différence, je réponds que nous, en tant que Noirs, nous savons gérer la différence, parce que les quilombos rassemblaient. Le quilombo de Palmares rassemblait tout le monde parce que la société de l’époque était si cruelle que les Blancs pauvres, fils des Blancs avec des Noires, étaient considérés aussi comme des esclaves. Et Palmares n’a pas refusé cet enfant parce qu’il était blanc, il l’a accepté aussi dans le quilombo, et cet enfant s’est transformé en guerrier à la recherche de la liberté. Ainsi, le sens de quilombo ici est cela, rassembler les personnes qui sont à la recherche d’un monde meilleur pour tous. Je veux enseigner la capoeira pour cela. Elle est née pour cela, pour voir l’égalité, pour que tous puissent vivre en paix, puissent vivre bien. La capoeira n’a pas été créée pour que deux capoeiristes s’affrontent, elle a été créée pour que le capoeiriste puisse affronter la société.


F. Dupuy : La capoeira comme forme de résistance...
Mestre René : Elle a été et est encore une forme de résistance. Nous avons encore l’esclavage mental au Brésil, nous avons encore un sérieux problème de racisme que personne n’assume, mais tout le monde sait que la discrimination existe. C’est peut-être ce qui différencie le Brésil des autres pays, ici, personne n’assume être raciste. Si nous, en tant qu’adultes, nous ne préparons pas nos enfants à affronter la société, à faire en sorte que cette société apprenne à changer, parce que les Noirs ne peuvent pas changer tout seuls, il faut changer la société et les Noirs. Pour que nous oubliions tout ça, comme ils veulent que nous oubliions cette histoire, comme ils veulent que nous assumions le métissage, la société elle-même va devoir se transformer. Elle va devoir nous donner notre espace, elle va devoir faire cette réparation.


F. Dupuy : Rôle avec les enfants et jeunes pauvres ?
Mestre René : La capoeira, dans ces communautés pauvres, a un rôle très important. La capoeira travaille la musique, le corps, l’esprit. Elle travaille la coordination motrice, l’espace, la perception auditive, visuelle, elle travaille l’odorat, le toucher, elle t’apprend comment t’y prendre avec l’autre. Et non à t’opposer à l’autre, parce que la capoeira se joue avec l’autre et pas contre l’autre. Donc, quand tu apprends tout cela, tu apprends comment t’y prendre avec la société. Et la meilleure façon de s’y prendre avec la société, c’est d’apprendre le langage de la société. Ainsi, si ces enfants pauvres apprennent à comprendre la langue de la société, il va comprendre qu’il est plus important pour lui d’aller à l’école que de rester au coin de la rue sans étudier. Il est plus important pour lui d’étudier que de vendre de la drogue, il est plus important pour lui d’étudier que d’aller travailler. Parce qu’on a enseigné au peuple que l’important est de travailler. Mais dans cette société, l’important est d’étudier. Ce sont les études qui donnent du travail. La capoeira joue ce rôle. Et une des choses importantes de la capoeira est à travers sa musique, le corps, sa façon de bouger, d’esquiver, elle va montrer à ces enfants qu’ils n’ont pas de problème, parce que le problème de nos enfants pauvres est qu’ils pensent avoir un problème, qu’ils ne parviennent pas à raisonner rapidement, qu’ils sont inférieurs, laids, qu’ils n’arrivent pas à l’université. C’est le rôle de la capoeira, qu’il peut. Et en montrant des Noirs en exemple. Ça n’avance à rien dans une communauté de Noirs de montrer des Blancs en exemple. Il faut montrer des Noirs d’abord, ensuite des Blancs.


F. Dupuy : Les Noirs qui réussissent adoptent parfois l’attitude des Blancs dominants, oublient d’où ils viennent ?
Mestre René : J’ai une phrase qui n’est pas de moi mais que je dis toujours : quand un Noir sort de sa communauté, il doit laisser la porte ouverte, pour pouvoir y revenir, circuler entre les deux. Il ne peut pas apprendre la culture de l’homme blanc et oublier sa propre culture. Parce qu’il peut apprendre la culture de l’homme blanc sans oublier la sienne. Il y a une phrase, des Indiens peut-être : je peux même apprendre la culture de l’homme blanc mais je n’ai pas besoin d’oublier la mienne. J’ai vu une chose très belle au Cap-Vert, ils apprennent le portugais à l’école, à lire, à écrire, mais ils n’abandonnent pas le créole. C’est important, ils ne perdent pas leurs référentiel. Ces enfants doivent apprendre que ce référentiel est important.


F. Dupuy : Autres pratiques de la culture afro-descendante ?
Mestre René : Si tu veux pratiquer la capoeira, tu ne peux pas faire sans comprendre aussi le côté de la cuisine, du candomblé, des luttes des Noirs, l’importance des quilombos, tout cela imprègne la capoeira. Apprendre à valoriser nos femmes noires, nous apprenons dans la capoeira à comprendre pourquoi nos parents sont pauvres, n’ont pas d’argent, et nous apprenons à inverser le processus. Parce que mes parents n’ont pas d’argent, je vais devoir en avoir. Pour que mes enfants ne passent pas par les mêmes choses que moi. Je ne vais pas rester en colère contre mon père, maintenant je vais comprendre mon père. Parce qu’avant, je ne comprenais pas pourquoi mon père n’avait pas d’argent.


F. Dupuy : Société des afro-descendants à part, encore ?
Mestre René : Ça commence à se mélanger parce que la société... Ce sont 500 ans de domination, ainsi quand ils voient qu’ils ne peuvent interdire d’une certaine façon, ils entrent par un autre chemin. Comme la capoeira. Cette même société qui a discriminé la capoeira, qui a interdit la capoeira, a arrêté et emprisonné les capoeiristes, cette même société aujourd’hui fait de la capoeira. Mais de façon à vouloir transformer la capoeira, la façon de discriminer est la même, seule a changé la forme de discriminer. Parce qu’ils entrent aujourd’hui dans les académies pour imposer la façon dont le Noir va leur faire cours. Tu ne peux pas faire cours de la même façon qu’avec une communauté pauvre, parce qu’ils paient. Ainsi la façon de dominer est de transformer la culture de l’autre. Je crois que la société, dès qu’elle voudra changer, changera.


F. Dupuy : Menace pour la capoeira ?
Mestre René : Oui, une menace très grande. On peut voir ici, à Salvador, par exemple, dans certaines académies il n’y a plus de Noirs qui donnent des cours ou il n’y a plus de Noirs parmi les élèves. Le Noir est le maître ou le fils du maître. C’est pourquoi je maintiens l’Acanne. Tu vas voir des Noirs à l’Acanne. Il est vrai que pour ça, je paie un prix élevé. Parce que je dois donner des cours gratuitement, les Noirs n’ont pas d’argent. Je paie l’eau, la lumière, l’espace est à moi, je prends à la société riche, je suis une sorte de Robin des bois, et j’apporte à la communauté pauvre. Sinon il n’y aurait pas de Noirs, seulement mes enfants, si je commençais à faire payer. Donc j’attire toujours l’attention des maîtres de capoeira parce que l’argent est une drogue, une drogue puissante. En Europe, aux États-Unis, le style de vie que les gens choisissent parce qu’ils ont de l’argent, quand ils viennent au Brésil ils sont enchantés par notre beauté, notre pauvreté riche, nous arrivons à être heureux, à sourire, même sans argent, sans une belle maison, sans le confort dans les bus, avec peu de sécurité, nous arrivons à faire ça. Si nous ne faisons pas attention, nous en tant que capoeiristes, qui travaillons avec cette question de la culture afro-descendante, nous allons transformer cette culture en argent. Nous avons besoin d’argent pour la faire vivre mais pas d’argent pour la transformer. Il faut avoir le pouvoir de dire au dominateur non, tu vas apprendre la capoeira comme ça.


F. Dupuy : Quelles sont les valeurs véhiculées par les pratiques afro-descendantes qui peuvent transformer la société ?
Mestre René : Bien sûr il y en a. Par exemple, quand on prend un de ces enfants et qu’on le met à l’école, qu’il réussit à terminer le seconde degré [ce qui équivaudrait à collège/lycée], il dit à cette société qu’il est possible d’avoir ce changement, que ce sont eux qui ne le permettent pas [qui font en sorte qu’il n’y ait pas de changement]. Chaque fois qu’un Noir entre à l’université, la société se sent menacée. C’est une place de moins pour eux. Donc, soit ils apprennent aujourd’hui à vivre ensemble, à communier avec cette différence, à répartir cette richesse qu’ils ont construite sur le dos des Noirs, ou ça va devenir difficile. Parce que va arriver un moment où cette société afro-descendante va exiger vraiment : ou vous partagez la pauvreté, la souffrance, ou nous allons partager la richesse. Cette société doit apprendre, et cela dépend d’elle. Je ne crois pas qu’elle n’apprend pas, seulement ils ne veulent pas dire qu’il est temps. Mais une façon aussi de lui dire qu’elle apprend la culture est de mettre la capoeira dans les écoles de riches. A partir du moment où quelqu’un fait ça, que l’école de la société blanche a la capoeira, que les professeurs de capoeira sont noirs, elle est déjà en train de céder.


F. Dupuy : Vous avez parlé d’oralité, est-ce une faiblesse aujourd’hui ?
Mestre René : La faiblesse ne tient/provient pas à/de l’oralité de la capoeira. Le problème est que le dominateur, la suprématie blanche est dans l’école depuis 500 ans. Nous n’avons pas d’école. Ainsi nos enfants savent déjà qu’on peut apprendre la culture de lire, écrire, que c’est important pour communiquer avec le monde, et ne pas oublier l’oralité. Par exemple au Cap-Vert, ils n’oublient pas la tradition orale, ils continuent à parler le créole, ils n’ont pas d’école pour apprendre ça, à l’école ils apprennent le portugais. L’importance de l’oralité pour la culture des afro-descendants est fondamentale parce qu’il y a encore des gens qui ne savent ni lire ni écrire. Il y a une jeune fille qui aide ici à la maison, elle ne sait pas lire et écrire, ni même écrire son nom. Donc si nos enfants commencent à aller à l’école, même avec cette fragilité, même avec cette peur d’aller à l’école, avec la capoeira qui les aide, les accompagne, cela va leur apprendre que l’oralité est importante mais aussi qu’il est important d’apprendre à lire et à écrire, pour communiquer avec le monde. Parce qu’en faisant cela, on apprend le discours de la société. Et si tu connais le discours de l’autre, tu sais dire non à l’autre. Zumbi connaissais le discours de la société dominante, comme Bob Marley ou Luther King. Si tu ne connais pas le discours, ils arrivent à monter un Noir contre un autre, dans les mesquineries qu’ils utilisent pour retirer l’estime des Noirs, par exemple, un Noir, quand il est dans notre société, qu’il commence à gagner de l’argent, il se marie avec une Blanche. Des choses comme ça dénuées de sens, qu’ils n’expliquent pas. Ils ne disent pas que quand un Noir, par exemple un joueur de football, commence à avoir du succès, parce qu’il va être près de la société dominante, que cette société dominante a la notion de ce qui donne de l’argent ou pas. Si un joueur est en évidence, bien sûr les femmes de la société blanche vont vouloir ce joueur. Elles ne vont pas laisser l’employée de maison noire avoir ce joueur, elles vont l’entourer et à force, ce lien amoureux, disons, va se faire. Et un Noir pauvre qui écoute une histoire comme ça va le croire.


F. Dupuy : Capoeira perçue comment aujourd’hui ?
Mestre René : La capoeira est tellement puissante qu’elle parvient à accompagner les temps, sans perdre son essence. Par exemple, la capoeira est liée aujourd’hui à l’informatique, l’argent, les médias, l’avion pour voyager, la capoeira aujourd’hui parle anglais, français, japonais, la capoeira est très éclectique. La capoeira a une vie propre, est vivante. Elle réussit à se tranformer selon les nécessités. Où qu’il y ait des discriminations, dans n’importe quel endroit de la planète, il va y avoir de la capoeira. La capoeira va être présente, vivante, se transformant pour aider. La capoeira est contre tout type de discrimination. La capoeira est née pour vivre en paix et en harmonie avec l’autre, pour équilibrer la nature.


F. Dupuy : Vous parlez des Blancs donnant des cours de capoeira et de discrimination, le tout est de trouver un équilibre, donc ?
Mestre René : Il faut trouver l’équilibre et une des manières que j’ai trouvées a été de donner des cours de capoeira gratuits pour maintenir les Noirs dans la capoeira, sinon, si je commence à faire payer, il n’y a pas de Noirs dans la capoeira. Je n’ai pas d’aide de l’état de Bahia, je n’ai de subvention de personne. Donc je vais jouer le rôle de Robin des bois. Travailler avec les riches et apporter cet argent pour poursuivre le travail avec les pauvres.


F. Dupuy : Vous dites que la capoeira donne une autre vision du monde...
Mestre René : Quand je dis que la capoeira te donne une vision du monde, c’est parce que la capoeira te permet de voyager dans le monde entier. Par exemple, ici il y a déjà eu des cours d’espagnol, d’anglais, des ateliers d’origami japonais enseignés par des Japonais, racontant l’histoire du Japon, ici il y a déjà eu des gens de différentes régions du Brésil racontant la culture. Cela te donne le pouvoir de vouloir voyager, et le pouvoir de vouloir voyager pas seulement comme capoeiriste, mais comme médecin, ingénieur, mécanicien, la capoeira ouvre l’horizon. Elle permet de ne pas rester dans ce truc de « je suis pauvre, ma mère est femme de ménage ou blanchisseuse, mon père, maçon, la petite fille doit être blanchisseuse et le petit garçon, maçon. Ma mère a eu sept enfants, je dois avoir sept enfants aussi et la chose à assurer est la nourriture et la santé, grâce à dieu. » La capoeira te montre d’autres possibilités.


F. Dupuy : Relation avec les élèves ?
Mestre René : Je crois que tout éducateur doit avoir avec ses élèves une relation d’échange. Il faut être en résonance, en accord avec l’autre. Nous deux avons le savoir, ce n’est pas le maître qui détient le savoir et l’élève, rien. Nous deux sommes une chose seulement. Nous sommes une seule chose parce que j’ai besoin de lui et il a besoin de moi. Nous sommes deux personnes dans le besoin, avec des manques. J’ai besoin de transformer le monde et il a besoin de comprendre l’importance de cette transformation, parce que lui aussi veut transformer le monde, seulement il ne sait pas quel est le chemin, comment faire. Je crois que l’éducateur a une relation d’une seule chose. C’est un partenariat, l’élève et l’éducateur. L’éducateur ne sait pas tout, il lui suffit de se mettre à la place de l’élève pour percevoir qu’il ne sait pas tout. Par exemple, aujourd’hui, je n’ai pas les mêmes nécessités que quand j’étais adolescent. Aujourd’hui j’ai une maison, un salaire, je travaille, je voyage en Europe, j’ai une autre histoire. Je peux m’asseoir dans un restaurant et manger, j’ai d’autres amis, je comprends le langage de l’autre, je peux m’asseoir dans un restaurant où il n’y a que la société aisée, je vais comprendre si quelqu’un me discrimine. Quand je me mets à la place de l’élève, je commence à comprendre pourquoi il se met dans une position si humble, de « merci beaucoup », « oui monsieur », il ne regarde pas l’autre dans les yeux. Je dis toujours à mes élèves ne regarde pas par terre, cette époque est révolue, regarde droit devant, sinon on ne va pas y arriver. J’ai déjà acheté des chaussures pour les enfants, des pantalons, des tee-shirts, et ils apprennent à faire de la capoeira. Déjà, ils arrivent dans les rodas, pauvres... La société arrive là dans ses voitures importées. Je n’ai rien contre ça, je crois que tout être humain doit avoir droit à une bonne voiture, une bonne maison, un bon foyer, avoir de la tendresse.


F. Dupuy : Vous croyez donc que la capoeira peut changer le monde ?
Mestre René : La capoeira peut changer le cours de l’histoire. Elle le fait déjà ! Elle peut changer le monde. Je suis un rêveur, je crois qu’elle peut changer le monde. L’histoire est déjà en train de changer. Aujourd’hui, nos enfants savent la vraie histoire du peuple africain, qui a délivré/libéré les Noirs. Je me rappelle qu’il y a dix ans, nos enfants croyaient que c’était Isabel qui avait libéré les Noirs. Aujourd’hui nous savons que c’est toute la société africaine qui a libéré les Noirs au Brésil, que ce n’était pas Isabel. Imagine, quand tu es noir, tes parents sont pauvres, tu vas à l’école et là tu apprends que la princesse Isabel, une femme blanche, a libéré les Noirs. Tu vas regarder tes parents et leur dire, mais quoi, mes grands-parents, mes aïeuls n’ont rien fait ? Nous sommes une race de lâches, une race soumise, nous n’avons pas le courage de lutter. Tu allumes la télévision et les reines blanches apparaissent. Une reine blanche, dans le feuilleton, un Noir dans le rôle du voleur ou de domestique. C’est dur. Ça me fait encore souffrir, même adulte. Ça fait mal. Je connais des personnes de mon âge qui encore aujourd’hui pensent qu’être noir est un châtiment de Dieu. Aussi parce que la société t’apprend que Dieu a la peau blanche et les yeux bleus.


F. Dupuy : Folklorisation ?
Mestre René : Tout ça est compliqué. Les gens disent que la capoeira est dans les écoles, dans les académies, qu’il y a de grandes académies, qu’elle voyage dans le monde entier, qu’elle amène des touristes au Brésil, de l’argent, mais tout ça, cet argent n’est pas réparti avec la société pauvre. Ça ne profite qu’aux vendeurs ambulants dans les rues, de glaces, d’eau, de chapeaux... tandis que la société prend la meilleure partie.


F. Dupuy : Ça ne te met pas en colère ?
Mestre René : Bien sûr que si ! C’est une chose injuste, c’est cette même société qui me dit qu’elle n’est pas raciste, que nous sommes tous égaux. Que personne ne vienne me dire que nous sommes tous égaux, nous ne sommes pas tous égaux. Ils ont aussi enseigné à notre peuple noir que nous sommes égaux devant Dieu. Non, devant Dieu seul un chien est égal, un chat, tout le monde est égal quand il meurt. Mais ils n’ont pas enseigné au peuple noir qu’il faut lutter pour avoir les mêmes droits qu’eux. C’est tellement triste, c’en est à un tel point que nos femmes, nos hommes, quand ils finissent le second degré, ils sont contents. « Je suis formée. » Alors que si vous demandez à une fille blanche de 17-18 ans, elle dit c’est maintenant que je vais commencer à étudier, maintenant que je vais entrer à l’université. Une fille noire de 23 ans dit qu’elle est contente d’avoir terminé le second degré. Dans les rues, la nuit, il n’y a que des enfants pauvres. Il n’y a que des enfants noirs et pauvres qui fument du crack, dans les rues. A l’école publique, le directeur ou la directrice, de classe moyenne haute, ses enfants vont à l’école privée. Alors, comment sommes-nous égaux ? Ils ne peuvent pas dire que l’enseignement public est bon, sinon, pourquoi n’y mettent-ils pas leurs enfants ?


F. Dupuy : Transmettre les valeurs de la culture afro-etc est une façon de motiver une libération ?
Mestre René : A partir du moment où tu connais ta culture et que tu la valorises, tu es plus fort. D’autant que ça fait 500 ans que la société tente de fragiliser la culture du peuple africain. Parce qu’ils savent que la culture est très forte. La culture peut amener un homme à mourir, il peut donner sa vie pour la culture, pour ce en quoi il croit. Si tu n’as pas de culture, tu ne vas croire en rien. Les grands leaders sont apparus comme ça, parce qu’ils croyaient en quelque chose. Si tu ne crois en rien, tu vas mourir de la drogue ou la police va te tuer. Et comme ici au Brésil, seuls meurent les pauvres et les Noirs, de la drogue ou parce que la police les tue, alors nous allons mourir. Si nous fortifions cela, nos enfants, même s’ils ne sont pas du candomblé, même s’ils ne jouent pas la capoeira, vont se sentir importants. Ici, dans mon association, je ne veux pas de capoeiristes, ici ce n’est pas une fabrique de capoeiristes, ici nous formons des citoyens. Je dis aussi souvent que l’important pour les Noirs est d’être toujours en mouvement. Si tu es toujours en mouvement, ce n’est pas marcher, jouer la capoeira, non, en mouvement c’est articuler des choses, apprendre, c’est difficile pour la société de te prendre, de te dire qu’en tant que Noir, tu ne peux pas arriver jusque-là. Si tu ne crois en rien, c’est plus facile de te corrompre. Mais si tu as un idéal, c’est plus difficile.


 
Nous remercions Frédérique Dupuy qui a réalisé cette interview publiée ici de façon intégrale. Vous pourrez en retrouver des extraits dans le magazine "Offensive" dont le site internet est le suivant :
http://offensive.samizdat.net/
(Contact : OLS c/o Mille bâbords, 61 rue Consolat 13001 Marseille - Trimestriel libertaire)

Pour en savoir plus sur le travail du mestre René :
http://acanne.org
 

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