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Interview du mestre Camisa

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Mestre Camisa
- Mestre Camisa -
Mestre Camisa
Siège de Abada
Rue Visconde de Inhaúma
Rio de Janeiro
6 Mai 2003


E2B : Pour vous, qu’est-ce que la citoyenneté aujourd’hui au Brésil?
Mestre Camisa : La citoyenneté…un citoyen est cette personne qui connaît ses droits, n’est-ce pas ? Elle a accès aux informations : savoir lire, écrire, connaître son Histoire. Principalement sa culture ; on ne peut être citoyen sans être cultivé, ce qui est nécessaire au Brésil, très important car c’est un pays neuf…un pays énorme... avec différentes cultures…et qui souffre d’influences très grandes de cultures étrangères. Je ne suis pas contre la culture ou les cultures étrangères. Je suis contre la manière avec laquelle elles arrivent ici : la plupart du temps, elles cultivent la désinformation et rendent difficile la compréhension pour le Brésilien de son identité : à travers la télévision, la radio, la mode, entre autres.
Donc, dans mon domaine, qui est celui de la capoeira, je travaille avec la capoeira, l’idée que je veux faire passer aux gens, c’est que je travaille avec tous les segments de la société, et principalement avec les personnes les moins favorisées, qui sont le berceau de la capoeira. Mais celle-ci peut-être importante pour tous les segments de la société. Mais surtout pour le peuple. Et la capoeira est un bon moyen pour valoriser notre culture, notre identité, pour connaître notre Histoire, et pour savoir comment utiliser toutes ces choses. Avec toutes ces influences, qui, bien souvent sont maléfiques.


E2B : Pour vous, qu’est-ce qu’un acte citoyen ?
Mestre Camisa : L’acte d’un citoyen c’est de connaître sa culture. Vous comprenez ? S’inquiéter pour son prochain. Connaître les problèmes actuels du monde. Être informé et savoir ce qu’il se passe aujourd’hui dans le monde. On a beau dire, ce sont les pays du Premier monde, les Etats-Unis, la France ont beaucoup de problèmes sociaux. Par manque d’argent, ils ont des problèmes sociaux, vous comprenez ?
Je pense qu’il y en a beaucoup. Beaucoup d’actes.


E2B : Celui qui a un salaire confortable, accès aux principaux services, qui habite un quartier chic, et qui ne participe pas à la société qui l’entoure est-il citoyen ?
Mestre Camisa : Celui qui a tout cela, peut ne pas être citoyen. S’il a une conscience sociale, tout en sachant les problèmes que l’on a, parce qu’il a un salaire haut, vote, a accès à l’université et habite la zone Sud... s’il n’a pas une connaissance culturelle, qu’il a des préjugés dans ce pays de métissage de peuples européens, le blanc, l’indien, le noir qui ont donnée naissance au peuple brésilien, à la culture brésilienne…une telle personne, cela ne sert à rien... je ne la considère pas comme citoyenne. Elle est aliénée, la tête tournée vers l’extérieur... dans toutes ses habitudes, elle ne fréquente que.. complètement aliénée !


E2B : Pour vous quel est le principal problème social du Brésil ?
Mestre Camisa : Education... et culture... Education. Tous devraient avoir accès à l’éducation, une éducation de qualité. Avec l’éducation, tu arrives à faire d’autres choses. C’est le premier chemin. L’éducation, la santé, évitent, sont préventives à différents types de problèmes. Mais avant tout, une éducation de qualité, à laquelle tous auraient accès.
Le travail... Parce que sans travail, sans emploi…il faut avoir des moyens pour subsister, avec un revenu, mais il faut aussi avoir une conscience politique, sociale ou culturelle. Et je pense qu’à partir de là, tu deviens un citoyen à part entière. La connaissance de la culture, de la sphère sociale et de la politique comme agissant sur la sphère sociale sont nécessaires pour déterminer une position.


E2B : Dans quelle mesure avez-vous réussi à utiliser la capoeira pour favoriser l’accès à la citoyenneté de certain, vers plus d’intégration sociale ?
Mestre Camisa : La capoeira est née d’un mouvement social. D’une lutte pour la liberté, nos droits, vivre en paix. Etre libre est la principale chose nécessaire pour l’être humain. Sans liberté, tu n’es rien. Donc la capoeira est née ainsi, comme je viens de le dire ; c’est un art. Elle a un pouvoir de…comment on dit, le mot m’échappe. La capoeira, elle attire les gens, tous les types de personnes. Sans distinction de nationalité. Elle intègre aussi les personnes. La capoeira, c’est une activité de groupe, un mouvement, un groupe de personnes, n’est-ce pas ? Et elle réussit à mettre en harmonie des gens de différents segments de la société. Pour que la personne se découvre elle-même et pratique. Vous comprenez. Donc, je pense que la capoeira y contribue. L’histoire même de la capoeira, pour nous brésiliens, raconte une certaine histoire qui ne figure pas dans les livres. Ils ont oublié l’Histoire. Donc la capoeira y contribue énormément, sous cette forme : intégrer les gens, des personnes de classes sociales défavorisées, qui, à travers la capoeira arrivent à créer leur espace dans la société, être connu. Et montrer qu’à travers son art, la personne arrive à mener une vie digne. Pour comprendre quelle est sa situation, son histoire, les différences. Les déséquilibres…pardon, plutôt que les différences, initiaux. Donc le capoeiriste est une personne qui pratique la capoeira dans une école, qui apprend la pratique, mais aussi la partie philosophique. Elle apprend à vivre avec des personnes qui ne sont pas du même segment social ; elle apprend comment on y vit, comment on y entre, comment on en sort. On travaille différents aspects : l’aspect culturel, social, sportif : la self défense, une activité physique…Bref la capoeira attire aujourd’hui des personnes venant de tous les segments de la société. Donc, c’est un moyen pour les faire vivre ensemble. La capoeira, aussi, ne discrimine personne. Elle est contre la discrimination. Elle est née dans un mouvement contre la discrimination. Contre un préjugé. Vous comprenez ? Donc, le capoeiriste ne devrait, au grand jamais discriminer qui que ce soit. Jamais…ou exclure quelqu’un. Et la roda de capoeira est un espace démocratique, où tous s’expriment, chacun utilisant ses propres moyens. De la valeur en tant qu’être humain…tous ont de la valeur. Et tu vas de détacher avec ta connaissance, de ta participation, de la façon dont tu es dans la capoeira, de s’impliquer. Donc je pense que la capoeira est un bon moyen pour atteindre cela, surtout pour les plus pauvres. Et les gens de la classe moyenne et haute, qui vont à la capoeira commencent à vivre dans une ambiance plus populaire, du peuple, que peut-être elles ne connaissaient pas avant. A travers la capoeira, on commence à comprendre certaines choses. La capoeira « brasilianise » le brésilien. Elle noircit les blancs. Elle rend ce grand service. Pour que les gens se connaissent.
Par exemple, quelqu’un de la classe moyenne ou haute, ne connaît pas la culture populaire, discrimine la samba, ou autre tradition qui vient du peuple. Il est trop distant. Je vais vous donner un exemple d’ici de Rio : à la Barra da Tijuca, on dirait qu’on est à Miami. Les habitudes, la façon de parler… on dirait qu’on n’est pas au Brésil. C’est en dehors de la réalité. Si tu amenais la capoeira dans un de ces grands ensembles d’immeubles, pour qu’ils entendent la musique et l’histoire de la capoeira, ses chants, son énergie à travers le jeu…tu serais en train d’améliorer les choses. Pour former des citoyens. Et pourtant, ils ont accès à tout. Mais il faut qu’ils comprennent qu’ils appartiennent à cette histoire : l’histoire du peuple brésilien.


E2B : Vous travaillez aussi dans les communautés ?
Mestre Camisa : Aussi. Dans toutes les communautés. Zone Nord et Sud. Toutes. Des favelas : Rocinha, un gros travail à Ramos, Santa Marta, Cruzadas de São Sebastião, Morro do Borel, Serrinha, Mangueira, et...beaucoup, beaucoup…cela fait plus de 20 ans qu’on y travaille. On travaille aussi avec des association, et en partenariat avec certaines ONG, des écoles, des écoles privées, des clubs de sport, des universités…bref, tous les segments. Mais le travail social communautaire est l’un des travaux les plus importants. Je lui accorde beaucoup de valeur.


E2B : Donc, la capoeira permet à des personnes exclues de devenir citoyennes ?
Mestre Camisa : Sans aucun doute. Ce sont des gens qui avait cette connaissance, mais qui n’était pas reconnu comme important et relégué au niveau de connaissance insignifiante. La capoeira leur a montré que la valeur d’un être humain n’est pas dans ses moyens financiers. C’est la connaissance. Donc, à travers la capoeira, ils y arrivent. Nous avons formé déjà plusieurs professeurs, de communautés très pauvres ; certains étudient, d’autres étudient à l’université. D’autres sont dans le monde, à donner des cours, en exerçant une profession. A suivre le trajet normal, passer par l’école, arriver à l’université et réussir à avoir un emploi, autre que par la samba ou le foot, c’est difficile pour le pauvre. Avec la capoeira, ils ont désormais un moyen de plus. Une autre opportunité que les personnes les plus pauvres ont. Nous sommes en train de développer un grand marché, au Brésil comme dans le monde. C’est une nouvelle profession. Et moi, dans la capoeira, je me soucie beaucoup de tout cela. Du côté professionnel : que la personne apprenne une profession. Et c’est une profession importante. Tu habites en France : les capoeiristes sont tous là-bas ; ils travaillent et n’ont même pas besoin de parler le français. La communication passe par leur art. S’ils savent parler français, c’est un plus. En plus, ils ne prennent pas l’emploi d’un français ; ils développent une activité culturelle, saine, sportive. Parce que par exemple, un ingénieur brésilien qui veut travailler en France, c’est difficile pour lui, comme pour les médecins ou autre profession. Ils vont devoir parler la langue, se syndiquer et faire plein d’autres choses. Et la capoeira, c’est un grand marché. Elle a contribué à cela : le fait que les personnes aient l’opportunité de connaître d’autres cultures, voyager de par le monde, et de donner encore plus de valeur à la sienne.
Je pense que la capoeira aide beaucoup à diminuer la marginalité. La criminalité. La misère. La violence. Elle aide beaucoup. J’en connais beaucoup, qui sans la capoeira serait dans le crime. La capoeira en a retiré beaucoup. Mais les gens ne le savent pas, tout cela. Il faudrait le diffuser plus : le rôle social que la capoeira exerce. Quelque soit le style. La capoeira en soi.


E2B : Pour conclure, vous sentez-vous citoyen du Brésil ?
Mestre Camisa : Un citoyen brésilien. Oui, avec beaucoup d’orgueil. Je suis un brésilien natif. J’aime le Brésil avec tous les problèmes que nous avons ici. Je pense que c’est le meilleur endroit du monde pour vivre. C’est une culture magnifique. Un pays merveilleux. Je connais une soixantaine de pays. Et je n’aimerais pas vivre dans l’un d’entre eux. C’est ici. J’aime beaucoup le Brésil. Et le Brésil a besoin de Brésiliens qui aiment le Brésil, croient en lui, donnent de la valeur à sa culture, et qui aident les autres à lui donner de la valeur. Donc, je l’aime beaucoup et je le défends beaucoup. Je ne suis pas un brésilien aliéné, acculturé, qui a une tête américanisée, ou européenne. Au contraire. Je pense que le Brésil est le premier monde. Sous plusieurs aspects. Tout ceci va s’améliorer. Beaucoup. J’ai beaucoup de foi. Nous en avons les moyens. C’est un pays jeune, n’est-ce pas ? Tous les pays sont déjà passés par une série de problèmes. Le Brésil aussi. Je veux améliorer cela. Et j’aide. J’essaie, du moins.


 

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