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Interview de Mestre Manoel

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- Mestre Manoel & Centre Ypiranga Paris -
capoeira-france : Pouvez-vous vous présenter et retracer votre parcours en tant que capoeiriste. Quels étaient vos objectifs initiaux?
Mestre Manoel : Je suis mestre Manoel. Je suis l'un des plus anciens élèves de mestre Jurandir et de mestre Angolinha, eux-mêmes élèves de mestre Moraes. Ce dernier est considéré comme le précurseur de la capoeira angola à Rio de Janeiro et au Brésil. J'ai connu et commencé à apprendre la capoeira avec mestre Angolinha et mestre Jurandir. A cette époque, mestre Moraes avait déjà quitté Rio pour Salvador da Bahia. Il a laissé à Rio ses élèves et surtout le Groupe de Capoeira Angola Pelourinho. Un des premiers sur Rio. Durant dix ans, j'ai été le représentant de ce groupe. L'un des objectifs principaux de ce groupe était de travailler la sensibilisation et de la préservation des racines de la capoeira traditionnelle angola, la première forme de capoeira amenée au Brésil par les nègres Bantus de Angola. C'est ainsi que j'ai trouvé bon nombre d'informations sur mes origines, ma culture, mon identité culturelle, en somme. La capoeira angola m'a donnée cette vision, m'a fait comprendre la valeur que j'avais. Elle m'a donné conscience du fait que je descends de l'Afrique. L'héritier d'une culture. C'est pour toutes ces raisons qu'aujourd'hui je développe un travail social dans les communautés et favelas de Rio, où se trouvent beaucoup de « afro-brésiliens». Ils n'ont généralement pas ces informations relatives à leur culture. Par le biais de la capoeira angola, je suis devenu un militant. Je travaille avec des enfants, des adolescents cette notion d'identité culturelle, avec le jongo, la danse afro, le hip-hop. Des foyers de résistance culturelle, comme notre groupe, le groupe Ypiranga de Pastinha.


capoeira-france : Pouvez-vous nous en dire plus sur la fondation du groupe Ypiranga de Pastinha?
Mestre Manoel : Celui-ci est né de l'idée de faire de la capoeira angola un instrument politique. De faire de la politique au moyen de l'art. Mon travail aujourd'hui dans les favelas intègre cet objectif. Je travaille le sens de l'esprit critique avec des jeunes en situation à risque, drogues. Des jeunes qui n'ont pas accès aux informations. Car un peuple qui n'a pas de culture, pas d'information est très facilement manipulable par le système capitaliste brésilien. Un système qui ne valorise pas la culture afro-brésilienne. Il existe encore aujourd'hui au Brésil, mais de façon cachée, une volonté d'exterminer les afro-brésiliens dans les favelas. On dit que cette guerre, c'est celle des trafiquants de drogues, des voleurs. Non. Il s'agit de personnes qui luttent pour leur dignité, pour le respect dans une société qui les discrimine. Indirectement, c'est la société qui est responsable pour le développement de toute cette violence à Rio et au Brésil. Car ces citoyens qui, au sein de la société, se heurtent de façon permanente à des portes fermées. Ils sont discriminés. Aujourd'hui, la discrimination au Brésil n'est plus seulement raciale, elle est généralisée. Elle porte aussi sur le blanc qui habite la favela, qui est pauvre et qui n'a pratiquement rien. Sur les personnes handicapées, les homosexuels, les personnes âgées, les prostituées. Nous sommes dans un pays où la dignité et le respect vont à ceux qui possèdent.

En somme, les objectifs du groupe sont « gingando dans la lutte pour la citoyenneté et la vie ». Nous attachons une grande importance aux enfants, car ils sont très receptifs. Avec eux, nous pallions le manque d'éducation à la base, pour en faire des citoyens conscients de leurs droits, et préparés à affronter la société, ce système. Ces enfants sont très attirés par l'art et la culture. Tout ce qu'ils apprennent, ils ne l'intègrent pas parce qu'ils aiment, mais parce qu'ils ressentent le besoin de s'exprimer, se montrer, montrer leur potentiel et talent. Aujourd'hui, le noir, à travers son art, montre son talent, dans la société brésilienne, comme en Europe. Il lutte en dansant, il lutte en chantant, il lutte en gingant. Sans violence. Si la violence était la solution, le monde serait un océan de roses. Nous développons une autre lutte: une lutte pour la paix, pour l'intégration des plus démunis, indépendamment de critères de race, sexe ou de nationnalité. Telle est notre façon de lutter.


capoeira-france : Pourriez-vous m'en dire plus sur la rencontre avec Nicolas Giraud, et le développement du projet ici en France?
Mestre Manoel : Nicolas aime la musique afro-brésilienne, et il s'est livré à de nombreuses recherches. Il a participé à une manifestation que nous avons organisé au sein d'une favela de Rio de Janeiro. Il a vu la musique et notre attachement particulier aux question de rythme, danse, rituel. Un coup de foudre. Nous parlions le même langage, car il est musicien. Il a déjà joué avec de grands noms. C'est comme si nous nous étions mariés : l'union de la capoeira avec la musique. Il a assimilé nos objectifs, qui sont ne pas seulement se cantonner à l'apprentissage de la capoeira, de dépasser cela en y intégrant une dimension politique. Cette lutte n'incombe pas seulement à nous, mais à tous. Une lutte pour la paix mondiale.


capoeira-france : Vous parlez de discriminations; quel est votre ressenti par rapport à la situation française ?
Mestre Manoel : En Europe, ou aux Etats-Unis, les discriminations sont plus diffuses. On ne peut comparer ces situations à celle du Brésil. En ce qui concerne l'homosexualité, elle est moins tolérée, la société brésilienne véhicule encore beaucoup de clichés. Notre éducation au Brésil est machiste et raciste. Cela vient de l'époque coloniale. Le peuple brésilien ne sait même pas définir ce qu'est un préjugé ou le racisme. Il reproduit ce qu'il voit et entend. Le changement au Brésil passerait certes par l'Education, mais surtout par de nouvelles lois, notamment dans ce domaine. Les lois sont encore le fait de l'oppresseur. Le peuple est encore aliéné. Même Lula n'a pas encore cette ouverture d'esprit. Le changement sera long.


capoeira-france : Quel message donneriez-vous aux capoeiristes français, qui vivent géographiquement loin des réalités que vous décrivez ici?
Mestre Manoel : La capoeira, c'est une vie. La capoeira, c'est une histoire, une philosophie. La capoeira angola est là pour unir les peuples, pas pour les séparer. La capoeira, c'est ce qui me porte, me nourrit. C'est le moyen que j'utilise pour retirer les énergies négatives qui nous envahissent dans le quotidien. Une philosophie de vie, qui fait du bien à tout-le-monde, et qui pourrait anéantir la violence. Elle intervient sur le plan psychologique, physique et spirituel.


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Nous remercions chaleureusement le mestre Manoel pour le temps et la confiance qu'il nous a accordés, ainsi que Nicolas Giraud, Centre Ypiranga de Paris qui nous a permis de le rencontrer
 

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