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Nestor Capoeira : la malicia, de la capoeira à la société.

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- Nestor Capeira -
Nestor Capoeira, élève de mestre Leopoldina, est devenu mestre en 1969. En 1990, après un passage au sein du groupe Senzala, il fonde l’ Escola Nestor Capoeira, où il a développé sa propre méthode d’enseignement.
Aujourd’hui, après 40 ans de carrière, Nestor restitue au monde de la capoeira un riche travail de réflexion historique et sociologique. Au gré de ses recherches et publications, il aborde et met en question des sujets tel que la tradition afro-brésilienne ,la malandragem, et la malicia, thème qu’il a développé au sein d’une conférence, dans le cadre du 7e Festival de Capoeira Senzala, à Toulouse.


Je vais remercier Afonso pour m’avoir invité. Mon fils a réalisé un Dvd « Mestre Leopoldina », qui malgré ses 75 ans, est très jeune et vivace. Et dans le monde de la capoeira, à la différence de ce que l’on voit dans les sociétés occidentales, les vieillards sont considérés comme les gardiens du pouvoir et du savoir.

On va parler ici de ce qu’on appelle « malicia ». Ce terme renvoie, en français, à la malice. Mais la malicia est pour les plus anciens, une chose essentielle à la capoeira : le socle philosophique, du rêve, de l’imagination, du mythe sur lequel elle repose. Quelque chose qui existe dans le monde immatériel.

Tout ce que l’on fait, tout ce que l’on est, est le reflet ou la matérialisation de cette malicia. En d’autres termes, la roda de capoeira, les instruments, la musique, comme les cours, les bouquins, les dvds, sont autant de manifestations concrètes de la malicia. Et celle-ci est particulièrement présente au sein de la roda. Dans la musique, les rythmes, les chansons, qui puisent tous leurs origines dans des traditions culturelles et religieuses très anciennes africaines.

On peut citer, par exemple, la transe. Dans les religions afro-brésiliennes, les personnes sont possédées par les orixas, surtout dans le Yoruba. (le Sénégal et le Nigéria aujourd’hui). Orix, ça veut dire tête. Xa, énergie, force. Une énergie qui vient de la tête, une force qui pénètre par une fenêtre métaphysique. Jusqu’à ne faire qu’un avec cette énergie cosmique. Ainsi, la musique de la capoeira est ritualisée, elle vient d’une tradition ancestrale. Des traductions de la malicia.

J’ai connu beaucoup de mestres anciens : Bimba, Pastinha. Dans les années 60, c’était déjà des vieux messieurs. Mais en pleine forme. J’ai eu beaucoup de chance de vivre la capoeira à un moment où elle était plus artisanale. Elle est sortie de la marginalité dans les années 30. Trente ans après, quand nous avons commencé, nous avons pu côtoyer ces mestres, qui, dans leur jeunesse, pour certains, flirtaient avec le banditisme.

Pour la « velha guarda » (1) de la capoeira, on ne peut parler de la malicia directement, car, pour reprendre les termes de mestre Leopoldina, il s’agit de quelque chose qui ne s’apprend pas avec la tête, mais avec le corps. On apprend cela en jouant avec les uns, les autres. Avec le temps. Des gens de différents sexes, âges ou idéologies. Et aujourd’hui, avec des personnes de divers pays.

Lorsqu’on développe des symptômes psychosomatiques, il n’y a pas de remède, tout vient de la tête. Ici, c’est le contraire. On a un dialogue corporel très spécial avec d’autres personnes, et ce dialogue passe par la lutte, la danse, un rituel, en somme. Il n’y a pas de règle, mais quelques directives, commandées par la musique, le rythme des chansons et par la tradition. Et avec le temps, l’énergie issue de la roda, des cours, commence à nous mettre en relation avec les autres êtres humains au sein de la société.
Qu’il s’agisse du travail, de l’amitié, amour, police ou même des impôts. Une nouvelle façon d’appréhender ces relations se dessine avec la malicia. Et ce, jusqu’à ce que la façon dont on agit quotidiennement porte le sceau de la malicia. On devient alors capoeiriste.

« Etre capoeiriste » s’analyse alors comme une forme de compréhension et de savoir des choses, différente au gré de notre expérience. Dans le jeu, vu ici comme un dialogue corporel archaïque, la façade sociale tombe. Si on veut, par exemple, utiliser la violence physique, il faut avoir du pouvoir. C’est ainsi qu’on regarde les personnes et la vie. On comprend mieux alors les conflits liés à l'ego.

Dans la capoeira, on va avoir quelques reflets de la malicia très visibles. La plus évidente : quand on joue, jamais on ne bloque le mouvement, on va plutôt chercher à esquiver. Ce n’est pas une esquive passive, à l’instar de Gandhi lorsqu’il a affronté les anglais en Inde. La personne donne un coup, on esquive, et ainsi de suite. C’est l’art de l’esquive. En esquivant, on peut attaquer. Dans notre société, si on a raison, si on a le pouvoir, on a les armes pour protester. Dans la capoeira, non. C’est ce qui la différencie aussi des autres arts martiaux, tel le karaté : un art martial qui vient de la guerre, avec une philosophie profonde. On y bloque le mouvement.

Quand j’étais jeune j’habitais Rio, mais la Mecque de la capoeira, c’était Salvador. Il n’y avait alors que 8 académies. J’ai commencé à me rendre à Bahia une fois par an. J’y ai connu mestre Canjiquinha, qui avait alors 40 ans. Je fréquentais sa roda, on sortait beaucoup ensemble, je l’invitais à boire. C’était l’occasion de lui poser des questions. Avec le temps, le mestre donne des conseils. Un jour, dans sa roda, il jouait avec un petit de 11 ans qui a essayé de le toucher avec une meia-lua. Je lui ai par la suite demandé pourquoi il n’avait pas bloqué ce mouvement et donné une rasteira, ou une banda.

Canjiquinha s’est moqué de moi, en me rétorquant qu’il croyait que j’avais une question importante à lui poser. Et il a demandé une autre bière ! La réponse était évidente : on peut bloquer un coup d’un jeune garçon, et si on est fort, celui d’un homme, mais on ne peut bloquer un camion qui roule à 100 km/h !

Aujourd’hui, je commence à comprendre ce qu’il voulait dire : dans la société, il y a des énergies, des forces qui sont plus puissantes qu’un camion qui déambule à 100 km/h. Pas seulement la police, l’armée ou la guerre. Les rapports amoureux, familiaux, amicaux sont faits de règles. Plus ou moins tacites, plus ou moins violentes. Et si on bloque ces énergies, on est foutu ! Il faut développer, et c’est ce qu’apporte la malicia, une stratégie dont le champ d’application va au-delà de la roda. Le corps qui influence l’esprit en retour.

Autre exemple : j’aime l’opéra. J’étais récemment à Copenhague. Je n’ai pas vu le chef d’orchestre prendre sa baguette et danser avec les membres du ballet. Pourquoi ? Car chaque rôle est spécialisé. Une conception basique de notre société moderne. Plus on est spécialisé, mieux on remplit le rôle qui nous est assigné.

A la capoeira, on ne joue pas contre, comme au tennis, comme au foot. Ni comme la danse, où on fait ensemble. La capoeira est à mi-chemin : on fait ensemble et contre, tel est le paradoxe qui en découle. La capoeira ne demande pas de spécialisation. Le capoeiriste sera amené à donner des cours, à jouer et composer de la musique, écrire des livres, ou réaliser des dvds. Chacun va développer son propre travail.

Entre savoir et connaissance des autres, le capoeiriste dans la roda partage son énergie. Il s’agit aussi d’un rapport à la société entière, une façon d’interagir, d’être…Voilà ce qu’on appelle la malicia.

(1) Velha Guarda : Vielle Garde, en portugais. Métaphore utilisée ici pour représenter les mestres anciens.

Transcrit par Elodie Barbosa
 

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