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Mestre Suino et la création du groupe Candeias.

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entrevue effectuée par Youx. rédaction capoeira-france/ traduction Elodie Barbosa


Capoeiriste accompli, le principal fondateur du groupe Candeias revient sur les fondements de sa propre formation à Goiânia, loin des grands centres de la vie capoeiristique que sont Salvador, Rio de Janeiro ou São Paulo. Nous replaçant ainsi dans une époque proche mais pourtant floue de la fin des années 70.


Pouvez-vous commencer par vous présenter, en évoquant votre parcours en tant que capoeiriste ?


Je m’appelle Elto Pereira de Brito. Mes parents sont bahianais. Je suis né dans l’état de Goiás, dans une ville nommé Santa Helena de Goiás, une ville agricole vivant de plantations de coton. J’ai emménagé à Goiânia très jeune. Je connaissais Mestre Bimba de vue, mais je n’ai jamais pratiqué la capoeira avec lui. J’ai commencé la capoeira en 1977, au SESC. Avec des élèves qui avaient réussi à obtenir cet espace, nous pratiquions aussi bien la capoeira angola (à ce tître, il y avait parmi eux des élèves graduados de Mestre Sabu) que la capoeira regional. Il y en avait qui avaient appris avec des élèves de Bimba. On ne savait pas quel type de capoeira privilégier. Nous avons commencé à les mélanger: on a même baptisé ce groupe angloregional, un mélange entre la capoeira angola et regional. A la première « formatura » (à l’époque, on ne parlait pas encore de batizado, mais de formatura), nous avons reçu un foulard, façon de procéder qui venait de la regional. On a donc reçu ces foulards, mais nous utilisions des cordes. La capoeira était déjà très connue grâce à Mestre Bimba, qui était venu dans les années 70 pour la formatura. Il a ensuite emménagé à Goiânia. La capoeira n’y a jamais été très discriminée, de par la notoriété de Mestre Bimba. Cela a été très positif pour nous, car, lorsque nous avons commencé, nous faisions des roda au marché Hippie, qui était très connu, les gens nous achetaient des instruments. Puis j’ai commencé à m’entraîner dans un club. Il y avait, d’une certaine façon, un chemin ouvert au succès de la capoeira.


Mon premier professeur s’appelait Carlinhos, Carlinhos Xuxu. Il faisait de la pub à la télé, il étudiait à la fac l’éducation physique. Un an après, il est parti. On a eu un nouveau professeur, Mestre Passarinho, qui était déjà connu à Goiânia.


A cette époque, il y avait déjà quelques mestres qui influençaient la capoeira de Goiás, comme Mestre Suassuna. Il avait un grand groupe connu à São Paulo. Il faisait avec ses élèves des spectacles de capoeira, maculelê et de danse du feu. Dans les années 80, Suassuna allait souvent à Goiás, il était ami avec Mestre Deputado, il donnait souvent des cours à Goiás. Je l’invitais aussi à venir donner des cours au SESC. Il participait aussi à nos événements. Jusqu’aujourd’hui, nous sommes influencés par Mestre Suassuna. Notamment en ce qui concerne les spectacles.


Certains capoeiristes de Goiás sont allés vivre à São Paulo. Ceux qui avaient des problèmes de souplesse ont trouvé la solution auprès du groupe de Suassuna. Cela m’a rendu curieux.

Sous l’influence de la capoeira regional de Mestre Bimba, nous pratiquions de la gymnastique, très rude, puis enchaînions avec l’entraînement à proprement parler. A cette époque, nous nous entraînions seulement à faire quelques golpes (coups), les mêmes durant le cours entier. On ne faisait pas de roda, c’était une fois par mois. La capoeira de Goiás a toujours été une capoeira dure, solide, de combat.


En côtoyant Suassuna, je me suis aperçu que sa capoeira pouvait être très souple, équilibrée. A travers les cours de Suassuna, nous avons développé et appris les techniques de souplesse. A cette époque, le groupe Senzala était déjà connu. Nous sommes nés dans cette idée de développer une capoeira contemporaine. Elle n’était ni angola, ni regional. Le groupe Candeias est né de cette tendance d’intégrer des éléments qui ne sont pas spécifiques à un style. Quand le rythme du berimbau est lent, nous jouons lentement. Quand il est rapide, nous jouons plus vite. On jouait souvent le toque São Bento Grande de Angola: un jeu fluide, rapide. Quand on jouait le São Bento de Bimba, il s’agissait d’un jeu plus dur. Il n’y avait pas d’intermédiaire. Ce toque on l’appelait aussi São Bento Pancada (de coups).


On pratiquait la capoeira ainsi dans tout l’état. La capoeira de Mestre Sabu nous a beaucoup influencé, notamment en ce qui concerne les toques. On utilisait alors São Bento de Angola, pour jouer la capoeira rapide. Mais il ne s’agissait pas de la capoeira dure. Elle était plus fluide. Mais on ne l’appelait pas angola. Mais pour tout le monde, si on jouait un autre toque, c’était pour jouer de façon plus rude.


Lorsqu’on a commencé à ouvrir la capoeira à tout le monde, nous avons été influencés par Suassuna, comme je l’ai déjà évoqué, et aussi par le Mestre Zulu de Brasília. Il développait un travail très intéressant. Un grand chercheur en sciences de l’éducation physique Inezil Penamarinho a voulu implanter au Brésil une gymnastique basée sur la capoeira. Méthode qu’il a développée avec Mestre Zulu. Celui-ci a donc systématisé l’enseignement de la capoeira, différents styles de jeu. La capoeira dans les écoles. A Goiás, j’ai commencé à prendre des cours d’éducation physique, très jeune, et cet aspect pédagogique m’a intéressé.


A l’Université de São Paulo, un autre mestre développait un travail très intéressant: au centre d’éducation physique, il faisait un travail éducatif autour des techniques. Il y a bon nombre d’années, il a promu des revus avec Mestre Pinate, dans lesquelles ils diffusaient des techniques et méthodes. Et nous avons invité ces mestres à venir à Goiânia.


Il nous était difficile alors de sortir de Goiás, car là-bas, tout est loin: São Paulo était à 20 heures de bus, Rio à 30, Bahia, une journée et demie! L’avion était cher. Les premiers voyages, nous les avons faits à titre individuel, ou lorsque nous disputions des championnats. Je détestais les championnats en soi. Ce que j’aimais dans ces manifestations, c’était de rencontrer les mestres et les autres capoeiristes. Le Goiano vient du centre, il est un peu fermé. Et, bien qu’étant un peu frileux, parlant sommes toutes à peu de gens, j’ai beaucoup appris en observant. Mon premier championnat brésilien, je l’ai fait à 15 ans, dans la catégorie adulte. Je restais dans mon coin. Je suis bien vite devenu technicien, entraîneur de l’équipe étudiante. Et à partir de là, Goiás a été sacré champion cinq fois de suite. Ces championnats étudiants étaient les plus importants du Brésil. Dans le jury, il y avait les Mestres João Grande, João Pequeno, Itapoã, Ezequiel, Peixinho. L’idée était d’y réunir des mestres d’angola, de regional et d’autres qui mélangeaient ces styles. Pour que le jugement soit équilibré.

Ils donnaient des cours, des conseils et des conférences. Ils jouaient, chantaient. Ceux qui participaient à ces championnats étaient des privilégiés. Moi, comme entraîneur, je l’étais encore plus. J’y allais chaque année.


Grâce à cette expérience dans les championnats, de ma connaissance du réseau étudiant, Goiás s’est fait remarquer dans le monde de la capoeira. Les plus grands groupes de capoeira sont nés à Rio ou Salvador. Soudain, un groupe de Goiás a commencé à se faire connaître dans le Brésil entier. Quand nous avons commencé ce travail, notre groupe, né au SESC, n’était pas connu. Les professeurs formés ont commencé à donner des cours dans leurs quartiers de façon spontanée. Ils voulaient s’entraîner plus. Ils ont ainsi chacun formé un nouveau groupe. Quelques temps après, nous sommes partis du SESC et avons commencé à structurer ce travail. Rassembler avec un seul nom, unifier la philosophie, planifier la graduation. C’est là que le nom Candeias a émergé.


Candeias signifie lumière. Un appareil que les esclaves utilisaient, une sorte de lanterne, candélabre et qui illuminait les maisons, les terreiros. Un nom facile à dire, pour le marketing. Un fort symbole : illuminer le chemin.


Grâce au succès des championnats, au contact avec les Mestres Suassuna, Zulu et les mestres bahianais, nous avons pu les inviter à Goiás. On était en demande, ce qui nous a permis d’attirer bon nombre de mestres. Au début, nous avions beaucoup de doutes, de questions. On était très curieux. On voulait lier entre elles certaines questions de la capoeira qui ne l’étaient pas forcément. Nous avons étudié quels étaient les golpes de regional, combien il y en avait, comment s’entraîner, comment les enseigner, pareil pour les toques et la musique. J’ai même rédigé un questionnaire de 500 questions relatives à la capoeira. Un questionnaire dédié aux élèves, pour qu’ils s’intéressent aux fondements de la capoeira.


On a commencé à l’utiliser avec certains mestres, et selon les mestres, on orientait et ajustait certaines questions. Cela a été intéressant car à partir d’un moment, on a du poser des bornes dans certains secteurs. Nous nous sommes aperçus qu’il n’était pas possible que tous parlent la même langue. On a déterminé que pour la regional, il fallait plus écouter Mestre Itapoã, Jair Moura. On a restreint tout cela, car sinon on n’allait jamais y arriver. Pour l’angola, on a suivi João Pequeno, le plus grand représentant de Pastinha, qui donnait beaucoup de cours, à la différence de João Grande qui est parti aux Etats-Unis. On a suivi ce que João Pequeno faisait, notamment en ce qui concerne l’ordre des instruments, les chamadas, les bases de l’angola.


On voulait savoir ce que ces grands mestres avaient en commun et assimiler la base de João Pequeno, y agrémenter l’apport d’autres mestres qui ne sortaient pas beaucoup de leur académie.


C’est sur cette base que nous avons travaillé avec nos éléves, non pas pour être angoleiros, mais pour avoir une base solide en angola comme en regional. Je me suis pratiquement formé dans la regional. J’ai suivi beaucoup de cours de regional, même d’emboscada. Mon professeur s’est entraîné avec Osvaldo, dans son académie. Il savait beaucoup de choses. J’étais comme un cobaye. Tout ce qu’il se faisait de regional à Goiás, il me l’apprenait.

A cette époque, je fréquentais beaucoup les académie de Osvaldo, Onça Negra et Deputado. Quand j’ai commencé, c’était justement des capoeiristes connus. Deputado était l’entraîneur de l’équipe. Les élèves de Mestre Bimba ont été accueillis par Mestre Osvaldo, et, eux aussi étaient connus. La regional à Goiás était très dynamique. J’ai commencé la capoeira en pratiquant cette capoeira angola qui se jouait debout et qui ne ressemblait pas à cette capoeira angola d’aujourd’hui. Les capoeiristes de la capoeira regional, eux, étaient plus visibles.


Lorsque nous avons fondé le groupe, nous ne revendiquions pas d’appartenance à un style en particulier. La regional aujourd’hui est ma base, mais notre style n’est pas regional. On n’a pas eu l’autorisation de Mestre Bimba, encore moins des mestres de regional contemporains. Il en va de même pour l’angola. Je préfère dire qu’on fait une capoeira qui adopte un style contemporain. Et s’il s’agit de jouer angola, on va essayer de le faire en respectant les fondements de la capoeira angola. Comme on apprend aujourd’hui dans le groupe les séquences de la regional. S’il faut faire une démonstration, on sera capable de le faire. Pour pérenniser les bases de la capoeira regional que nous considérons comme importantes. C’est notre passé.


Nous avons été influencés par ces mestres et par la capoeira en soi, car elle s’est globalisée. A Goiás, je trouve intéressant de voir l’humilité que nous avions à cette époque. Mais je crois que c’était aussi le cas de tout le monde. Quand arrivait un capoeiriste en ville, on le cherchait jusqu’à le trouver. Et quand on le trouvait, on faisait tout pour s’entraîner avec, apprendre. Et ce, sans prendre en considération le groupe dont il venait. On le voyait comme un capoeiriste. On avait vraiment soif d’apprendre. Brasília, c’est près de Goiânia, donc beaucoup de gens passaient par notre ville, en allant à Brasília, à Minas Gerais. Durant ces passages, ils nous laissaient toujours quelque chose. Je n’allais pas beaucoup à Brasília, car Brasília était très influencée par Rio de Janeiro.


Les gens de Goiás sont très simples, un peu fermés et peu influencés par le Nordeste. La culture de Brasília nous choquait beaucoup : très libérale, ouverte. Dans les rues, les gens allaient et venaient sans chemise. On trouvait tout ceci fort étrange. Beaucoup de disputes, de confusion. Une capoeira violente, avec beaucoup de malice, ce qu’il n’y avait pas à Goiás.

Quand il nous arrivait de jouer de façon dure, on y allait vraiment, mais sans mauvaises intentions. On ne voulait pas faire mal. Quand la roda se terminait, on allait boire des coups ensemble, on se connaissait tous. On apprenait ensemble.


On n’a pas été très influencé par Brasília pour ces raisons. Il y a de la bonne capoeira là-bas, influencée par le groupe Senzala. C’est une capoeira de la classe moyenne et de la classe privilégiée. Il y a eu aussi là-bas de la capoeira qui n’était pas sous cette influence de Senzala. Cette capoeira de Brasília était intéressante, mais nos regards étaient plus tournés vers São Paulo. Plus loin.


Mestre Zulu, avec son projet de gymnastique brésilienne, a aussi créé une grande roda brésilienne. Une vision plus ample que celle d’un championnat. Il voulait que ces réunions permettent de travailler différents aspects : la musique, la théorie, l’individualité. Une grande roda ouverte à tous les groupes. A un moment, cela fédérait près de 50 groupes de tout le pays : Piaui, Maranhão. Dans les championnats, il y avait une sélection. Pas dans ces rodas ! Hommes, femmes, enfants, familles…c’était plus ouvert. A tout cela, toutes ces influences venant de différents types de capoeira, de plusieurs mestres.


Après avoir fondé le groupe, on s’est retrouvé sur les routes. Peixinho, par exemple, nous a invités à participer à un événement, c’était à l’époque où Camisa est parti du groupe Senzala. C’était une grande rencontre dans le but de solidifier les bases et la philosophie du groupe Senzala. Ils ont ouvert les portes. Senzala jusqu’alors était considéré comme étant un groupe fermé, un peu violent. Il y avait peu d’échanges. Mais Mestres Gato et Peixinho ont changé la donne en participant à ces rencontres étudiantes, où ils donnaient des cours. On a été également influencé par les entraînement de Senzala, très intéressants aussi. Surtout en ce qui concerne la préparation physique : faire des abdos, se muscler.


Suassuna faisait aussi tout cela. Une globalisation de la capoeira qui a émergé à partir de l’ouverture de ces groupes. Le groupe Candeias analysait tout cela, sans pour autant copier bêtement. On assimilait ces éléments, puis les soumettait à discussion, on changeait des choses et autres. Personne ne croyait trop au potentiel d’un groupe à Goiás, et pourtant, nous sommes là !


On pourrait donc dire que le groupe Candeias a commencé à se stabiliser grâce à votre travail...


En effet. Et je crois qu’aucun mestre dans le passé ne pouvait imaginer l’évolution de la capoeira. Tout ceci n’a pas été planifié. Mais chacun épouse une tendance, dans son être intérieur, dans sa trajectoire de vie. J’ai pris des cours d’éducation physique, cela m’a aidé à avoir une vision plus large du monde. Quand tu fréquentes une université, tu vas être en contact avec des gens des plusieurs domaines : de la danse, du foot, du volley, de l’athlétisme. Beaucoup de contacts. Tu es en contact avec des visions différentes d’apprentissages, de méthodes. On apprend à respecter la vision d’autrui, même éloignée de la tienne. On s’ouvre. Comme on s’ouvre au contact des mestres. C’est un ensemble, un processus qui a reposé sur une série de facteurs qui nous ont aidé à grandir. Au début, on ne savait pas où on allait. Puis, après avoir trouvé ce nom de Candeias, nous avons commencé à lutter pour une structure, qui, jusqu’aujourd’hui nous mobilise en terme de travail.


A partir de l’évolution initiale, et notamment la rencontre avec Mestre Suassuna qui a grandement influencé votre travail, combien de temps a duré ce travail ?


Cela a eu lieu dans les années 80 : de 1980 à 1987. Nous en avons été très influencés. Non pas en copiant. Au début, je voulais rejoindre leur groupe, rencontrant de grandes difficultés. Mais tel n’était pas mon dessein, donc cela n’a pas eu lieu. Lorsqu’on a commencé à participer au jeu étudiant, nous avons commencé à nous ouvrir. Ces mestres, durant les années 1980, nous ont grandement influencés. C’est intéressant, car le travail de Suassuna n’avait pas vocation à être appliqué dans les réseaux étudiants, bien qu’intégrant une grande dimension éducative. Et nous avions déjà des projets sociaux et éducatifs. Nous ne sommes pas nés comme une académie, mais comme un groupe. On travaillait avec des assistantes sociales.

Le plus intéressant dans le travail de Suassuna, c’était sa façon d’appréhender le « show », les répétitions, ce professionnalisme qu’il mettait dans la capoeira.


Ce fut le premier à apporter cela à la capoeira ?


Je ne dirais pas cela. Mestre Bimba avait déjà structuré la capoeira, avec ses séquences, ses méthodes. Il était très dur. Il avait élaboré des tableaux avec ses conseils, les commandements de Mestre Bimba, avec une série de règles. Chaque mestre s’organise à sa façon.


Mais Mestre Suassuna, lui, a amené la question de la performance. D’amener l’entraînement. Quand il répétait, il le faisait pendant 4 heures. Il prenait un athlète, un élève, lui montrait une base et le laissait répéter ce seul mouvement pendant 15 minutes ! Avec lui, on s’entraînait, il y avait du travail. C’était très nouveau pour nous...!


Nous travaillions certes sérieusement, mais nous n’avions pas cette optique de développer l’aspect physique pour soigner les mouvements, ni cet aspect de spectacle, de professionnalisme, de gagner de l’argent avec cela. Les cd aussi ! Les disques de Suassuna, à l’époque étaient les meilleurs. C’est encore le cas aujourd’hui, on se les arrache. Sa personnalité aussi est très intéressante : sympathique, joyeux. Mais au moment d’être rigoureux et dur, il savait l’être aussi. Exigeant.


Je n’ai pas eu beaucoup de contact avec Mestre Camisa, bien que je suis son travail de loin. Je trouve qu’il est aussi intéressant, et ce, depuis l’époque où il était à Senzala. Il avait également cette préoccupation relative à l’entraînement, à la performance de l’élève. Il voulait donner le meilleur. Et trouver le moyen de l’atteindre.


Ce qu’on a essayé de faire à Candeias aussi. Faire mieux, non pas en concurrence avec les autres, mais pour se montrer. Nous étions dans une telle demande, que ces questions ont émergé naturellement. Je pense que d’autres mestres avaient aussi cette tendance: de rendre meilleur l’élève, analyser les mouvements. Notre nécessité est venue se superposer à cela. Je participais à tout ce que l’on peut imaginer autour de la capoeira: congrès, rencontres. Je restais des nuits entières voir les mestres boire, discuter. Je ne buvais pas, je passais ces nuits à écouter pour voir si j’apprenais quelque chose, luttant contre le sommeil.


Les mestres donnent de la liberté. On ne forme pas les personnes, ce sont les personnes qui se forment. On contribue à cela. De grands mestres m’ont aidé, notamment du groupe Muzenza que je n’ai pas encore évoqué ici. On avait soif de contact. Dans tout nous événements, on recevait quelqu’un de Muzenza. Dans les événements Muzenza, nous étions présents. De fil en aiguille, nous étions en contact aussi avec tous les mestres en contact avec Muzenza.

Au Brésil, à une époque, il y avait 20 rencontres nationales par an. Toutes les rencontres de capoeira étaient devenues nationales. Et nous y allions, avec nos valises, dormant à l’hôtel, chez les uns, les autres…jusqu’au moment où nous avons intégré le statut de groupe, que nous structurons aujourd’hui.


Aujourd’hui, quelle est votre relation avec ces groupes ? Maintenez-vous les échanges ?


Chaque groupe a eu la nécessité de se fermer. De soigner ses intérêts, et donc de choisir mieux ses visiteurs lors d’événements. Tous les groupes, se sont fermés d’une certaine façon. Dans notre cas, nous avons grandi et devons nous occuper de nos nombreux enfants. Finalement, au lieu de nous rendre dans des événements d’autres groupes, nous passons plus de temps à participer aux événements de notre propre groupe. Et ceci de façon naturelle. Dans le cas du groupe Candeias, nous avons encore l’héritage de nos origines Goianas: nous sommes un groupe humble, intéressé par le développement de liens amicaux. Nous avons plus d’intérêt à nous rapprocher à qu’à séparer. C’est notre grande lutte : ne pas perdre notre simplicité. Ne pas laisser la capoeira se cantonner à l’individualisme. C’est l’échange qui nous fait grandir et pas les rivalités.


Dans les années 1960, Mestre Bimba est arrivé à Goiás...Pouvez-vous nous en dire plus ?


Un de ses élèves est allé à Goiás travailler (...développer des bombonnes d’huile diesel). En 1966-1967, il a commencé à donner des cours de capoeira. Un peu avant, Mestre Sabu avait initié son travail, influencé par les mestres bahianais Caiçara, Noronha. Il est arrivé à Goiás avec une tendance artistique. Il faisait des démonstrations dans la ville avec des monocycles de cirque. Il produisait les costumes de ses élèves. Il fabriquait d’excellents instruments de musique, des berimbaus, notamment. Il faisait tout cela dans sa maison. Il avait parmi ses élèves, des enfants de rue, qu’il prenait en charge. Il habitait alors la banlieue populaire.


Osvaldo, lui, à ses débuts, donnait des cours dans le centre de la ville. Une capoeira plus élitiste. Il faisait du judo, il était ceinture noire. Plus tard, il a ouvert une académie de judo et de capoeira. En 1967, il a inauguré son académie. En 1970, il a invité Mestre Bimba à participer au baptême de ses élèves. Mestre Bimba est venu, a rencontré des hommes politiques, a été invité à la mairie.


Un groupe de spectacle de Mestre Bimba s’est présenté à Brasília, et Osvaldo a réussi à les inviter à Goiânia, il a payé l’avion. En 1971, c’était très cher. Ils ont fait leur spectacle à Goiânia. A cette époque, la ville était très rurale. Il y avait des foires agricoles. Ce spectacle a eu lieu dans une de ces foires. Cela a fait sensation. C’est alors qu’on a invité Bimba à habiter à Goiânia. En 1972, il s’y est installé. Il y est mort en 1974. Il a vécu presque deux ans là-bas. Certains élèves de Osvaldo sont devenus les siens. Il n' a formé que peu d’élèves : Deputado, Samambaia, Alegria, Coração…Ils sont depuis devenus mestres. Onça Negra est devenu une référence. Le fils de Bimba, Formiga, aussi. Luizinho, bien que très jeune, à ses 12 ans, donnait des cours de capoeira. C’étaient les élèves de référence de Mestre Bimba.


Et avant, y’avait-il de la capoeira ?


C’était la même chose que dans les autres états. Il y avait des capoeiristes de passage, souvent des bahianais, mais aucun ne s’était vraiment fixé là-bas. On ne vivait pas de la capoeira. On n’avait pas cet intérêt, ni cet objectif. Ces capoeiristes de passage venaient à Goiânia pour des raisons professionnelles autres que la capoeira.


Le premier à développer un travail a été Mestre Sabu, comme je l’évoquais. Avec ses présentations au marché Hippie. C’était un marché d’artisanat. A la mort de Bimba, ses élèves ont commencé à se présenter également sur ce marché. Mais de l’autre côté de la place, car Sabu ne voulait pas se mélanger. Et, qui plus est, l’angola ne pouvait se mélanger à la regional, à l’époque. Ils disaient du mal l’un de l’autres, c’étaient des ennemis. On ne se connaissait même pas, des fois !


Par la suite, quand le groupe Candeias a connu des mestres angoleiros, les choses ont changé et nous avons voué un grand respect à l’angola. La vraie, si je puis dire. Car Mestre Sabu, bien que se revendiquant angoleiro, utilisait des foulards, sautait, jouait vite. C’était presque de la regional, mais un peu différente. Il travaillait beaucoup la rapidité des mouvements, les étirements. Il était loin du centre, et ne recevait pas beaucoup de visites. Seule, sa roda était visible. On était impressionné !


Pour moi, cette idée d’appartenance à un groupe n’existait pas. On se doit de reconnaître le travail d’autrui, d’un autre groupe, bien qu’éloigné du nôtre ! J’admirais beaucoup le travail de Sabu. Ses élèves montraient une grande souplesse, les golpes étaient précis. Rapides. Mais différents de ceux de la regional. Ne serait-ce que par les objectifs de Sabu, qui étaient réellement voués à la démonstration.


Pour la regional, c’était différent. Les gens y allaient sans uniforme ou costume. Des fois, cela nous faisait peur car c’était un peu violent.

La capoeira n’était donc pas très connue avant cela à Goiás. Et ce, même à l’époque d’Osvaldo. Elle a commencé à être connue grâce à ce marché. Et aujourd’hui, c’est encore une référence. Des gens d’autres états viennent faire leurs achats, car les prix y sont dérisoires. Avec 100€, tu vas avoir besoin d’une voiture pour ramener tes achats ! Des vêtements, des chaussures…


Aujourd’hui, le marché a déménagé ! Car il a grandi et avait besoin de plus d’espace. Aujourd’hui, il n’y a pas un jour sans marché à Goiânia, dans différents quartiers. Le week-end, il y en trois : le marché du soleil, de la lune et le marché hippie. Et il y a toujours une roda, d’un groupe ou autre.


La capoeira est plus ouverte ?


Oui. On se respecte tous. On s’est aussi professionnalisé. Nous avons tous les mêmes objectifs. Mais si je fais mal à quelqu’un, quelqu’un peut aussi me faire mal.


Aujourd’hui, tous s’entraînent pour être meilleurs. Si tu veux aussi pratiquer des arts martiaux, du type jui-jistu tu es libre. Tout est à disposition. Personne n’est plus innocent.

Les professeurs de capoeira ont tous évolué : il y a une certaine compétition, rivalité, mais la plupart composent avec. On voit des événements qui fédèrent une dizaine de groupes.


Ici en France, un pays où il n’y a pas de violence, les gens n’aiment pas la retrouver dans la capoeira. C’est un bon exemple pour le futur de la capoeira. Si on continue à débattre…Ma proposition, c’est que les manifestations ne se cantonnent pas à des stages pratiques. Des conférences, des échanges d’idées…


Au niveau social, quel est l’apport de la capoeira pour Goiânia ?


Nous, Goianos, sommes un peu fermés et en demande d’attention, comme je l’ai déjà dit. Nous vivons au centre du Brésil, et pour cette raison, les choses ne nous parvenaient pas rapidement. Aujourd’hui, oui, car tout est globalisé.


Le football a été le premier sport. Quand la capoeira est arrivée, elle a fait une belle entrée, elle était bien vue. Mestre Sabu se présentait sur des places, bien organisé. Osvaldo donnait des cours à l’élite, et, quant à Mestre Bimba, c’est à l’université qu’il travaillait ainsi que dans le club le plus important de la ville, le Jockey Clube. Les autres professeurs, dont je fais partie, ont commencé à développer un travail social avec le gouvernement. Tous les enfants de Goiás adoraient la capoeira. Aujourd’hui, il est intéressant de voir que dans toute famille, il y a au moins une personne qui l’a déjà pratiquée, ou qui désire s’y mettre. C’est un phénomène de masse, du à l’introduction de la capoeira dans les écoles. Un moyen de s’approcher de la capoeira, gratuit. Les projets sociaux du gouvernement étaient gratuits. La capoeira s’est popularisée. C’était une des conditions que j’ai posée au gouvernement, devant le succès de la discipline.


Aujourd’hui, il existe encore un projet ouvert à tous les professeurs, qui désire enseigner la capoeira : il se rend dans une école, et si celle-ci est intéressée, elle l’embauche et son salaire est pris en charge par le gouvernement.


Aujourd’hui, au Brésil, nous avons la capoeira pour les personnes âgées, l’hydrocapoeira, parmi tant d’autres travaux développés dans toutes les classes sociales, tous les âges.

Goiás est un état sympathique, le peuple est très accueillant, simple. La capoeira, là-bas, s’est développée sans violence. On l’a combattue. Des groupes sont venus d’autres états, avec cette philosophie de « nous sommes les meilleurs », beaucoup de muscles. Ils avaient besoin de s’imposer. Mais cela n’a pas marché à Goiás. Et on a tout fait pour.


A un moment donné, j’ai vu paraître dans les journaux des annonces: « recherche professeurs de capoeira…du groupe Candeias ». Les gens ne voulaient que des professeurs de notre groupe. Car nous avions pris le soin de préciser tout cela: pour nous la capoeira n’était pas un sport de lutte, de compétition. Pour nous, dans la roda, on ne lutte pas, on se livre à un sport ludique, culturel. Pas un sport à forte rentabilité, pour vaincre l’autre. On joue avec, pas contre. Bien entendu, à certains moments, on joue pour le public, on veut vaincre l’autre. On ne va pas être faux ! Mais c’est seulement à certains moments.

La capoeira peut être une lutte, pour sûr. Mais une lutte tout le temps ? Je ne sais pas. Dans notre groupe, ce n’est pas le cas.

A Goiás, la capoeira s’est révélée, avec l’aide d’autres groupes. On a formé de grands capœiristes. Elle a commencé à être bien vue par les autres états. On commence à peine à comprendre comment elle est arrivée là-bas.


© Capoeira France – Elodie Barbosa (traduction).

 

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