Accueil » Articles

Contramestre Colette, un parcours à la passion intacte...

Choisissez une page : 



Colette Désilets, 51 ans, est une québécoise francophone au parcours atypique, passionnée de capoeira angola, formée contramestre par Mestre Jogo de Dentro, Grupo de capoeira semente do jogo de Angola. Elle nous fait part de sa découverte de la capoeira et témoigne des lourdes responsabilités qui incombent à tout enseignant préoccupé par la transmission de cet art. Un autre point de vue sur les préoccupations déjà évoquée par le Mestre Jogo de Dentro dont nous éditions l'entrevue en décembre dernier.


Comment as-tu découvert la capoeira ?

 

En visitant des locaux pour organiser une soirée de soutien en 1990, au Bulding Danse, je rencontre Rafaele Artigliere donnant une classe de capoeira. Rafaele est un Québécois d’origine italienne, danseur et percussionniste. Curieuse, je décide de remplacer une de mes 5 classes de ballet-jazz hebdomadaires par une classe avec Rafaele. Après une session toutes mes classes de ballet-jazz sont remplacées par des classes de capoeira. Je trouve les cours de Rafaele géniaux! La capoeira qu’il enseigne est composée de mouvements de capoeira regional et de mouvements de danse africaine. Tout est là, la ginga, le meia lua de compasso, l’armada, le au, le martelo, mais pas le jeu, ni l’apprentissage des instruments et des chants. Rafaele met en scène des chorégraphies, monte des spectacles, et nous ses élèves, y participons en donnant le meilleur de nous-mêmes. Rafaele a su semer en moi l’envie d’atteindre de nouveaux défis « capoeiristiquement parlant », défis qui me seraient apparus si inaccessibles avant ses enseignements.

Parmi ce groupe de Rafaele, une femme, Marylin Lalonde, met sur pied des sessions de capoeira regional dirigées par Mestre Deraldo de Capoeira Camara à Boston. Voilà où commenceront mes premiers pas dans l’univers brésilien de la capoeira regional (et/ou contemporaine). Pour les trois prochaines années, Mestre Deraldo sera mon professeur, en plus des sessions qu’il dirige une fois par mois à Montréal, j’irai de nombreuses fois à Boston participer à des événements, même pour un seul cours. C’est là que je fais la connaissance et que je m’entraîne avec Mestre João Pequeno, Mestre João Grande, Mestre Cobrinha, Mestre Acordeon, Mestre No, Mestre Moraes, Mestre Curio, et plusieurs autres.
Mon premier voyage au Brésil a lieu en 1993, je visite la région de São Paulo et de Rio de Janeiro. Au cours de mon second voyage (1994), je veux absolument visiter Mestre João Pequeno et je me rends à Salvador. Je découvre la capoeira angola et Mestre Jogo de Dentro. Mon premier regard, le premier jeu que j’observe avec fascination, transforme le reste de mon existence. Je deviens angoleira. Mestre Jogo de Dentro devient mon mentor.


Et depuis cette rencontre avec Jogo, tu as suivi son enseignement ?


Oui, le jour où j’ai aperçu de loin Mestre Jogo de Dentro, au lancement du livre de Mestre Itapão sur Mestre Bimba, j’ai tout de suite été frappée par le personnage et son charisme. Aussi dès nos premières rencontres, nous nous sommes vite et facilement entendus, c’était un peu comme si on s’était toujours connu. Même si je me suis toujours sentie impressionnée par le capoeriste et que le Mestre qu’il est, inspire un profond respect, notre relation est aussi franchement amicale. Je lui dis souvent à la blague que sa fille (moi) est née avant lui, puisqu’il est mon père dans la roda de capoeira.


Comment s’est formé le Grupo de Capoeira Semente do jogo de Angola à Montréal ?

 

 

Pour en arriver là il a fallu faire plusieurs entourloupettes. Lorsque j’ai décidé de devenir angoleira, de changer d’école et de Mestre, il a bien fallu tout chambarder. À Montréal, et même au Canada, aucune ressource d’apprentissage n’existait, j’étais bien décidée à fonder la première école de capoeira angola au Québec et pour y parvenir j’allais remuer monts et vallées et obtenir des visas de travail pour Mestre Jogo de Dentro et son contramestre Curioso, rien de moins ! Je fonde le Montréal Capoeira Zoo, les démarches sont entreprises auprès des différents services d’immigration, en novembre 1996 on obtient la confirmation, les visas sont prêts, mais seul le contramestre Curioso prend l’avion avec l’assentiment de Mestre Jogo de Dentro. À partir du moment où le contramestre Curioso prend la direction, le Grupo reçoit la permission d’utiliser l’uniforme et pendant presque 2 ans Curioso sème à Montréal les semences du jeu d' Angola. En 1998, des problèmes de santé viennent précipiter le retour du contramestre Curioso au Brésil et je reprends la direction des entraînements au studio, puis en 1999 et 2000, à l’Université du Québec à Montréal et à l’Université McGill.

 

 

Tu m’as dit avoir reçu en premier le titre de trenel puis par la suite celui de contramestra, comment cela s'est-il passé ?


Après le départ de Curioso, j’ai assumé toutes les responsabilités et les visites de Mestre Jogo de Dentro au Canada sont devenues plus fréquentes. En 2000, il est venu accompagner de Mestre João Pequeno. J’allais aussi régulièrement au Brésil, chaque pas dans cet univers me faisait prendre conscience de l’ampleur de la tâche : le passé qui a vu naître la capoeira est chargé de faits historiques. Son histoire n’est pas simple. Du Brésil je rapportais tous les livres disponibles. Sans même m’en rendre compte je devenais une des spécialistes de la capoeira à Montréal, et grâce à ce statut je fus contactée par une maison de production, Ideacom, qui, en partenariat avec National Geographic, préparait pour le petit écran une série de sept documentaires sur sept arts martiaux différents et on me demandait d’agir comme courroie de liaison entre l’équipe de tournage et les capoeiristes qui étaient l’objet du reportage. Ce fut une expérience inoubliable, les trois semaines de tournage eurent lieu en 2001 à Salvador et en 2003, le documentaire est divulgué partout à travers le monde.
L’équipe de tournage partie, au cours d’un événement de capoeira angola organisé par notre Grupo de Capoeira Semente do Jogo de Angola à Salvador, à la surprise générale, je reçois le titre de trenel.
En 2004, j’organise un voyage pour célébrer les dix ans du Grupo à Montréal, 27 personnes m’accompagnent. On participe à un événement à Campinas, suivi d’une excursion en autobus qui nous mène de Sao Paulo à Salvador en passant par Rio de Janeiro, Guaratinga, Santo Amaro, Feira de Santana, São Felix, Cachoeira et se conclut par un autre événement à Salvador. C’est à ces deux événements que Mestre me donne deux fois plutôt qu’une le titre de contramestre. Là encore, surprise, j’ai les jambes sciées. Il me faut jusqu’en juillet 2006 pour vraiment comprendre et accepter ce titre.

 

 

As-tu passé un examen pour acquérir le titre de contramestre ?


Bien sûr. Par exemple pendant l’événement à Campinas et à Salvador, pour le lancement de son troisième CD Toque de berimbau, Mestre en compagnie de ses meilleurs élèves et du Mestre Plinio à la viola donnent avec brio un aperçu « live » du contenu du CD, géant ! Tout le monde applaudit. Lorsque les applaudissements cessent, Mestre m’appelle et m’invite à former l’orchestre de la roda avec la vingtaine de « canado-capoeiristes » m’accompagnant, je dois ouvrir la roda, chanter une ladainha, un corrido et par la suite, chacune et chacun leur tour, mes compatriotes doivent eux aussi chanter un corrido. On n’était pas gros dans nos souliers comme on dit, mais nos consoeurs et confrères brésiliens ont été généreux d’applaudissements et d’encouragements! Faut dire qu’il y avait une ambiance vraiment spéciale, même quelques-uns de mes élèves qui avaient de la difficulté à chanter à Montréal, je ne sais par quelle magie, mais ils ont chanté comme ils n’avaient jamais chanté. J’étais très fière de nous !
Mestre aime bien nous mettre à l’épreuve, lors de sa visite en août 2006, il y a eu deux examens écrits, un pour débutant (moins de un an de pratique) et un autre pour les plus d’un an de pratique.


En quoi consistaient ces examens ?


Il fallait répondre à des questions variées sur l’histoire de la capoeira, les grands capoeiristes, les rythmes de berimbau, écrire une ladainha, un corrido, etc.

 

 

Est-ce que le titre de contramestre a changé des choses pour toi ?


Oui, ça change beaucoup la perception que les autres capoeiristes ont de moi. Je suis un animal étrange. Contramestre, femme, non Brésilienne, de 52 ans !
Lorsqu’il m’a donné le titre, Mestre a insisté sur la charge de responsabilités qui l’accompagne : " Beaucoup de responsabilités, beaucoup de responsabilités ! " a-t-il baragouiné en français ce jour-là. Je me disais : « Beaucoup de responsabilités ! Mais j’en ai déjà passablement ! ». Au début, j’ai senti le poids du titre, maintenant c’est bête à dire mais je m’étonne d’y être arrivée. J’accepte depuis peu de le dire à voix haute : « Je suis contramestre de capoeira angola. ».


Veux-tu aller plus haut ?

 

Je me sens loin d’être prête à recevoir le titre de mestre. Recevoir le titre de mestre, c’est comme sortir de la maison de Mestre Jogo de Dentro, comme une enfant qui se marie et quitte le foyer familial. J’ai encore beaucoup de croûtes à manger.


Tu es une des seules contramestres de capoeira, femme et non brésilienne, est-ce difficile à porter ?


C’est une question qui mérite une entrevue complète. L’arrivée officielle de la femme dans les rodas de capoeira date de 1976, selon Mestre Marineiro. Il y a eu d’autres femmes dans les académies et l’histoire racontée à travers les chansons parle souvent de capoeiristes femmes et fameuses. Aujourd’hui, la majorité des hommes aiment bien s’entraîner et jouer avec les femmes.
Ça demeure quand même, j’ose le dire, un environnement assez macho. À cause de mon titre, je suis invitée à participer à diverses manifestations de capoeira, au cours desquelles il arrive que certains hommes capoeiristes me regardent de haut. Je ne baisse plus les yeux, j’affronte les regards. Je suis l’élève d’un Mestre que tous respectent, je suis de la lignée de Mestre Jogo de Dentro, Mestre João Pequeno et Mestre Pastinha, il n’y a pas beaucoup de personnes sur la planète capoeira qui peuvent en dire autant.
Si je donnais des cours sans la tutelle et le soutien d’un mestre comme Mestre Jogo de Dentro, je pense que je n’aurais aucune reconnaissance. J’ai toujours compris pourquoi les gens préfèrent apprendre la capoeira avec un Brésilien. Ça ne me gêne pas. Mestre me dit souvent : « La capoeira n’appartient à personne en particulier, elle appartient à tous ceux et celles qui reconnaissent sa valeur».


Où en est le Groupe de Capoeira Semente do Jogo de Angola au Canada ?


Au Canada, mis à part Montréal, il y a deux autres cellules du groupe, une à Toronto et l’autre à Ottawa.
Sur le plan des événements de capoeira, il y en a deux gros par année avec Mestre Jogo de Dentro : un « camping capoeira » est organisé chaque été en Gaspésie (début juillet) et une rencontre a lieu à l’hiver (février) à Montréal et parfois à Toronto aussi. Ces événements sont ouverts à tous les capoeiristes de la planète.
Il y a cinq cours par semaine au local (372, Sainte-Catherine ouest, studio 310) en plus des autres à l’UQAM, et à McGill University.


Tu t’entraînes dur ?


Oui. Tous les jours, sauf les dimanches où c’est « capoeira free » (rire). De septembre à avril, je vais jusqu’à donner 14 cours par semaine. Quand les cours arrêtent, je suis comme un lion en cage, je mange les barreaux de chaises (rire). Je m’ennuie des élèves et de m’entraîner aussi fort. Où que je sois, je trouve tout le temps un moment et une place dans la journée pour m’entraîner.
Je vais aussi régulièrement au Brésil. Visiter différentes écoles, rencontrer des mestres, être dans l’ambiance : les voyages au Brésil, le retour aux sources, c’est très important pour un capoeiriste qui veut apprendre, enseigner ou tout simplement s’améliorer.


Quels sont les aspects de la capoeira angola, telle que tu la pratiques, auxquels tu es attachée ?


J’aime l’histoire qui l’a portée jusqu’à nous, son côté théâtral et ludique. Ce n’est pas qu’un jeu acrobatique, mais un langage, un joute de questions et réponses. La capoeira angola véhicule une philosophie de partage : « Jogar e deixar jogar ! » (« Jouer et laisser jouer ») plus qu’une mentalité de combat compétitif.
Mestre Jogo de Dentro dans ses enseignements insiste beaucoup sur l’apprentissage de l’histoire :" Il ne faut pas oublier que derrière toute la joie que le jeu nous procure, il y a la lutte du capoeiriste pour sa propre survie, celle de son peuple et de son art. ».
Il faut enseigner une capoeira angola aussi près de la tradition que possible. Je me sens investie de cette mission par Mestre Jogo de Dentro. Je n’enseignerai jamais un mouvement autre que ceux qu’il m’a enseignés. L’enseignement de Mestre João Pequeno et Mestre Jogo de Dentro est basé sur les enseignements de Mestre Pastinha. Ils sont demeurés très conservateurs par rapport à beaucoup d’autres mestres de capoeira angola influencés par des formes de capoeira plus contemporaines. En temps qu’étrangère, je ne peux me permettre d’introduire des nouveaux mouvements à la capoeira angola, je dois religieusement la transmettre telle qu’on me la transmet.


Pour toi y’a-t-il une capoeira regionale et une capoeira angola différentes l’une de l’autre ? Ou une seule et même capoeira ?


Je pense que la capoeira angola et la capoeira regionale de mestre Bimba sont deux choses différentes. Si un mestre prétend enseigner les deux, il ment : c’est impossible, ce ne sera ni une capoeira angola traditionnelle, ni une capoeira régionale comme celle enseignée par Mestre Bimba.
Il y a, à mon avis, autant de formes de capoeira que de groupes de capoeira ! La littérature sur la capoeira nous enseigne aussi que la capoeira de Rio de Janeiro est différente de celle de Salvador, de Pernambuco, de Recife, de Sao Paulo, etc.
J’ai une anecdote à ce sujet. Après un spectacle que nous avions produit au Lion d’or à Montréal et auquel participait Mestre Jogo de Dentro, une spectatrice vient me voir en colère et me dit que ce nous faisions ce n’était pas de la capoeira. Elle disait être allée plusieurs fois au Brésil et avoir vu la « vraie » capoeira. Lorsque je lui ai proposé de lui rendre le montant de ses billets de spectacle, elle a refusé et m’a dit que nous pouvions garder l’argent puisqu’un voyage au Brésil nous ferait le plus grand bien (rire).


Un message pour les capoeiristes francophones ?


Venez-nous voir à Montréal ! Venez jouer avec nous ! La capoeira rend les passionnés heureux.

 

Entrevue réalisée par Jérôme "Pepe", élève du Contramestre Colette.

 

Choisissez une page : 
Votre avis sur cet article :

Donnez votre avis sur cet article
Voir les commentaires déjà postés (4 commentaires)

 
  Copyright © 2001, 2018 
  Tous droits réservés - Reproduction  interdite sans autorisation écrite. 
  
un site internet Emagma