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Mestre Acordeon. La capoeira et ses évolutions.

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Mestre Bira Almeida est plus connu dans le microcosme de la capoeira sous le nom de Mestre Acordeon, il est l'un des élèves de Bimba les plus réputés pour son travail et son intégrité. A l'origine de nombreux groupes aux Etats-Unis, il est aussi l'auteur de nombreux ouvrages références et de plusieurs albums audios. Un personnage fin et chaleureux.
Voici une entrevue effectuée pour la revue Praticando Capoeira ou le Mestre nous livre sa formation auprés du Mestre Bimba et quelques considérations sur les évolutions de la capoeira regional.
P.Capoeira: Résumez-nous votre trajectoire de capoeiriste.

J'ai rencontré Mestre Bimba en 1958, une marque indélébile dans ma vie. En fait, j'avais déjà vu de la capoeira avant, puisque je suis né dans une Bahia magique et noire dans laquelle la capoeira était constamment présente. Comme je l'ai décrit dans mon livre Agua de beber camarà: um Bate papo de Capoeira, « mon intérêt pour la capoeiragem ne fut pas comme une graine qui pousse peu à peu... Ma capoeira commença comme un orage qui éclate subitement et dont on ne réussit pas à s'échapper sans être complètement détrempé. » L'impact de Mestre Bimba sur ma vie fut cet orage et il est à l'origine de mon amour pour cet art séducteur et mystérieux. J'ai commencé à enseigner la Capoeira à des enfants en 1959, pour un projet du Secrétariat d'Education et de Culture de Bahia. En 1962, j'ai aménagé une remise dans l'arrière-cour de chez mes parents et j'ai ouvert ma première école, Quilombos. Il y avait peu d'élèves mais ma préoccupation principale était d'avoir un espace dans lequel des capoeiristes désireux de s'entraîner intensément puissent se rencontrer. En plus de mes élèves, avec en particulier : Fernando Pallos, Vigu, Paulinho Levita, Beijoca e João Passarinho, y participaient aussi la crème de l'école de Mestre Bimba de mon époque: Vermelho, Justinha, Luis Vilar, Nego Toia, Camisa Roxa, Itapoan, Sacy, Filhote de Onça et Cascavel. A fréquenter assidument les lieux, il y avait aussi: Onias Camardelli, un élève de Mestre Pastinha, Bom Cabrito, et toute une bande qui aimait vraiment jouer dur et se battre dans la rue, comme c'était le cas de Bereco et Bocagem. En 1968, j'ai déménagé à São Paulo et j'ai ouvert l'association K-poeira, rue Augusta. Je crois que ça a été une des entreprises les plus courageuses de ma vie, parce qu'on avait loué un espace énorme et très cher. Malheureusement, j'ai fait le mauvais choix de demander à Airton Onça de travailler avec moi. On n'a pas réussi à s'entendre, et en 1970, j'ai décidé de retourner à Salvador où je suis resté deux ans à ruminer une grande frustration. Mais bon, en 1972 la Capoeira m'a rappelé et j'ai ouvert l'association Camarà. Plus tard, je suis parti pour les Etats-Unis, ce qui a provoqué un changement radical dans ma vie et dans mes priorités. Au cours de mon chemin en ce bas monde, j'ai participé à des symposiums sur l'étude de la capoeiragem dans les années soixante, je me suis mis dans cinq ou six championnats dans son époque pionnière, j'ai été acteur dans le film Capoeira de Oxalà, produit par la société Viva Filmes, j'ai créé le groupe folklorique de Bahia (Olodumaré/Olodum) qui a beaucoup influencé la capoeira de l'époque, je me suis installé aux Etats-Unis en 1978, j'ai donné des cours à des milliers de gringos tant aux Etats-Unis qu'en Europe et en Amérique Latine, j'ai participé à des centaines de show à la télé, j'ai écrit des livres et des articles, j'ai enregistré de la musique, j'ai participé à des téléfilms, et en un mot, j'ai vraiment trimé. Comme je l'ai chanté dans l'un de mes récents enregistrement, sans l'ombre d'un doute: ... « j'ai parcouru sept chemin poussiéreux, sept lieues et sept états pour arriver là où je suis ».

P. Capoeira: quels sont les CD et les livres que vous avez publié?

Mon premier travail musical a été l'enregistrement d'un petit morceau de la bande sonore sur la partie Capoeira d'un documentaire de Rex Chindler, dans les années soixante, appelé « Bahia Por Exemplo ». Le deuxième, c'était une cassette dont le titre était « Jogo de dentro », avec des musiques originales de notre groupe Corpo Santo, en 1982, chez Sun Wave (USA). Ensuite ont suivi: « The Music of Capoeira: Mestre Accordeon »- Folkways (USA), 1985; « Capoeira Bahia »-Reknown Records (USA), 1988; « Cantiguas de Capoeira »- United Capoeira Association (USA), 2000; « Pedir o Axé »- United Capoeira Association (USA) 2001; « Eh Capoeira » United Capoeira Association (USA) et Paradox (Brésil), 2002. En ce moment, on a un CD sur le feu, prêt à sortir: « Mestre Accordeon's Batizado 2002. »
J'ai aussi participé à de nombreux projets de capoeira avec d'autres maîtres: Suassuna, Jelon Vieira, Paulo Siqueira, Barrão et beaucoup d'autres. J'ai aussi participé à des projets de Corpo Santo et d'autres groupes musicaux indépendants aux Etats-Unis et en Europe. Plus récemment, j'ai collaboré au nouveau CD des guitaristes brésiliens Ricardo Mello et José Ferreira du groupe Duobà.
En ce qui concerne mes écrits: la première chose que j'ai écrite sur la capoeira était un article qui s'appelait simplement « Capoeira » pour la revue du CPOR, en 1964. Aux Etats-Unis, j'ai écrit deux éditions significativement différentes de mes deux livres « Capoeira: A Brazilian Art Form » chez North Atlantic; et un profil autobiographique de tradition orale pour le Projet Legacy dont le titre est « Mestre Accordeon: Mestre Bira Almeida's Capoeira: A Fight Dance, a Song, a Way of Life », et beaucoup d'articles pour des revues spécialisées, internet, etc. De tout ce que j'ai écrit, ce que je préfère c'est le livre « Agua de Beber Camarà: Um Bate-papo de Capoeira », qui traîne dans un coin sans éditeur pour le publier.

P. Capoeira Parlez-nous un peu de votre groupe.

En fait, je ne cultive pas vraiment l'idée de groupe, un type d'organisation des écoles de capoeira qui s'est établi dans les années 80. A cette époque, j'étais déjà aux Etats-Unis dans une réalité différente. Au cours de ma carrière de capoeiriste, j'ai eu l'opportunité d'inaugurer de nombreuses Académies, comme Quilombos, en 1962 ; Associção K-poeira à São Paulo en 1968 ; Associação Camarà, 1972, à Bahia. Certains de mes ex-élèves ont développé un travail personnel et continuent la bataille, comme Assanhaço et Fonte do Gravatà, à São Paulo. Aux Etats-Unis, nous avons fondé une association à but non lucratif, en 1982, avec comme nom World Capoeira Association. Ce nom, donné par mes élèves sans aucune prétention, a créé une énorme confusion au Brésil. Malheureusement les gens n'ont pas compris que le mot « world » (monde) ne voulait pas dire qu'on voulait monopoliser la capoeira à l'extérieur du Brésil.
Cette association a fonctionné comme couverture juridique pour le Centro de Capoeira Regional et pour l'Academia Capoeira Bahia. Récemment, j'ai réactivé la WCA sous le nom de Capoeira Art Foundation qui est une contre-partie à but non lucratif de United Capoeira Association (UCA) une entreprise dont Mestre Rã est l'un des membres. Liés de manière informelle à UCA, il y a de nombreuses organisations juridiquement indépendantes et gérées par nos élèves: Capoeira Jogo de Dentro, à Berkeley; ACAB, à Sacramento, Capoeira Malandragem, à Tucson, Capoeira Uka-yo, à Ukiah; Capoeira Canto do Galo, à Boulder et Capoeira Roda de Fogo, à Seattle. En réalité, tout le monde est indépendant mais avec de très forts liens d'amitié et de respect et j'apporte à tous mon assistance en terme de capoeira.

P. Capoeira: Quels sont les objectifs et la philosophie de votre travail?

Mon objectif fondamental est d'être en mesure de subvenir à mes besoins grâce à la pratique de la capoeira et de continuer à partager avec un groupe de jeunes enthousiastes et intéressés par l'apprentissage de la capoeiragem.
Ma philosophie, c'est d'enseigner la capoeira comme un langage d'auto-expression et un moyen de développement personnel. Je crois réellement qu'on peut vivre mieux en société grâce à la pratique de disciplines qui soient à même d'enseigner le respect de soi-même, le respect des partenaires d'entraînement, ainsi que la prise en compte du droit des autres. Il est clair que tout le monde ne pense pas comme ça, et qu'on voit des absurdités dans le monde de la capoeiragem. Cependant, pour moi, la capoeira est un « processus dynamique à travers lequel un individu pourra apprendre à contrôler ses émotions, devenant ainsi plus mature mais aussi un être humain de plus grande valeur pour lui-même et pour la société. »

P. Capoeira: Implanter un travail de capoeira aux Etats-Unis il y a vingt cinq ans n'a pas dû être une tâche facile. Quel est le secret qui vous a permis de prospérer et quelles sont les principales difficultés auxquelles vous avez dû faire face?

Il n'y a pas de secret pour expliquer le succès relatif dont nous jouissons. En fait, ce succès provient d'une formule assez commune et reconnue comme valide: beaucoup de travail, de la détermination, de la persévérance, et de la patience dans l'adversité. Il y a eu beaucoup de difficultés, sans compter les différences culturelles, l'envie de voir la famille , le manque d'argent, etc.

P. Capoeira: quels éléments conservez-vous de la méthode d'enseignement de Mestre Bimba?

Fondamentalement, quelques éléments de sa personnalité qui se reflétaient dans sa manière de guider les élèves: sa dignité, son respect de lui-même et son caractère. Je conserve aussi certains éléments didactiques comme la séquence, le mépris pour la ceinture et son approche pratique dans le fait de choisir des partenaires qui soient complémentaires et qui puissent s'aider l'un l'autre pour certains entraînements techniques.

P. Capoeira: Et quelles modifications avez-vous réalisées?

Pratiquement aucune, et beaucoup. La capoeira s'est transformée au cours des temps. C'est pour ça que je préfère une approche plus globale qui embrasse la réalité de la capoeira dans laquelle nous vivons. En plus de pratiquer sur les rythmes de São Bento Grande, Banguela, et luna avec un berimbau et deux pandeiros, on joue aussi avec une bateria complète et en accord avec la rapidité du rythme, l'atmosphère de la roda et le vent qui souffle.

P. Capoeira: Aux Etats-Unis, la capoeira est perçue plutôt comme un sport, une culture ou une philosophie? Comment présentez-vous les aspects historiques, philosophiques et techniques à vos élèves?

Pour un public non capoeiriste, la capoeira est un art ethnique qui demande beaucoup de souplesse, physiquement difficile, et qui engage ceux qui le pratiquent d'une manière incompréhensible. Pour les capoeiristes en général, c'est un jeu athlétique très amusant. Progressivement, ils commencent à appréhender d'autres aspects moins apparents et plus profonds de la capoeiragem. Pour répondre à la seconde partie de la question, je vais vous lire un passage de Agua de Beber, Camarà:

" Quand je suis arrivé aux Etats-Unis, on n'y savait rien de la capoeiragem. Pendant les cours, un mouvement nouveau, un mot différent ou un concept moins évident devait être expliqué un nombre incalculable de fois. En essayant de répondre à ces questions de façon claire, j'ai cherché à en savoir plus sur la capoeiragem et son univers, consolidant ainsi ma vision actuelle de son histoire, de sa philosophie, de sa pratique et des liens spirituels qui unissent ceux qui la pratiquent. Afin de faciliter l'étude de mes élèves, j'ai donc décidé de diviser mon enseignement en trois champs, un ensemble auquel je fais référence sous le terme de trilogie de la capoeira: respect pour les racines, philosophie appliquée, et entraînement discipliné. Cette division a été uniquement didactique, parce que le joueur de capoeira s'implique dans ces trois champ de connaissance dès ses premiers pas dans l'apprentissage de cet art. Le premier pilier de cette trilogie, le respect des racines, fait référence à l'étude de l'histoire de la capoeiragem d'une manière neutre, avec mise en perspective et esprit critique, en remettant en question les conclusion hâtives et en distinguant les faits des croyances, toujours dans le but de tracer le chemin de notre art et de réaliser son potentiel d'être bénéfique à tous ceux qui s'engagent dans son apprentissage. Cette partie comprend aussi l'étude des personnages historiques de la capoeiragem et son impact sur la formation du capoeiriste d'aujourd'hui. Le second pilier, la philosophie appliquée, inclut ses rituels, ses traditions, sa musique et ses connexions spirituelles. Ce sujet doit être l'objet de beaucoup d'attention de la part des maîtres, afin que le capoeiriste trouve sa place dans son art et dans sa vie, mais aussi pour rendre possible la mise en place d'une conduite éthique et morale pour la pratique de la capoeira en elle-même. Les premiers écrits sur la capoeira, produits pas des non-capoeristes sont pauvres en matière de philosophie, puisqu'ils consistent en chroniques sensationnalistes, registres de police et anecdotes à caractère folklorique. Ce type de matériel n'aide pas l'étudiant, qui rencontre déjà des difficultés à comprendre la complexité d'un thème qui ne peut être saisi par le simple biais des mots. La philosophie de la capoeira ne pourra être appréhendée dans son intégralité que si elle est perçue de l'intérieur vers l'extérieur, par le biais de l'émotion obtenue par l'expérience concrète et quasi mystique de s'agenouiller au pied du berimbau. Pour vivre cette philosophie, l'observance des bases de la capoeiragem est nécessaire : sueur, discipline et même un certain degré d'inconfort dans le fait de s'entraîner aux limites de son potentiel physique et émotionnel. Seule la participation totale de l'individu la rendra réelle. Le troisième pilier, la pratique disciplinée, répond à la nécessité d'une approche systématique et organisée pour permettre à l'élève de sentir et de faire l'expérience de différentes textures, formes et dimensions de la capoeira. La capoeira est un art complexe et qui comprends de nombreux aspects. Physiquement, elle se manifeste par un constant dialogue d'attaques et de défenses, entremêlées de mouvements ritualisés qui se produisent à l'intérieur d'un cercle humain formé par les capoeiristes et les spectateurs. Pendant ce jeu, parfois subtil et complexe, les capoeristes explorent leurs forces et leurs limites. D'une part, ils confrontent leurs intuitions, leurs techniques et leur créativité, d'autre part ils essaient de contrôler leurs propres sentiments de gêne, d'agressivité, de peur ou de confiance excessive, dans un processus continuel de d'expression personnelle et de réflexion sur soi. C'est pourquoi un entraînement discipliné est fondamental pour que le capoeiriste puisse explorer tout son potentiel physique et psychologique. "

P. Capoeira: Quels capoeiristes réalisent selon vous un travail important hors du Brésil?

La grande majorité. Il y trop de monde pour que je puisse me souvenir de tous.

P. Capoeira: Aujourd'hui, la majorité des grands groupes ont des filiales à l'étranger et le nombre « d'exportations » de capoeristes brésiliens est en augmentation, en raison de la demande du marché. Quelles directions la capoeira tend-elle à prendre à l'étranger?

Augmenter vite dans tous ses aspects, aussi bien ceux que je considère bons que ceux qui sont mauvais.

P. Capoeira. La rivalité existant entre les groupes au Brésil peut-elle se transférer à l'étranger?

Une saine compétition est un facteur positif pour le développement de la capoeiragem tant au Brésil qu'à l'étranger. Une rivalité stupide basée sur la croyance que la capoeira de tel groupe est meilleure, plus efficace ou plus traditionnelle que celle des autres groupes, c'est de l'enfantillage pur et simple. Aussi bien la saine compétition que les diférences ridicules existent aujourd'hui hors du Brésil. Malheureusement, il y a beaucoup d'esprits faibles dans le monde. Sans aucun doute un nombre suffisamment grand pour gêner déjà ceux qui essaient de faire du bon travail.

P. Capoeira: Comment pourriez-vous décrire les années quatre-vingts et quatre-vingt dix aux Etats-unis.

Ça a été des années de changement particulièrement significatifs, tant en terme de quantité de capoeiristes que de qualité technique dans la pratique elle-même.

P. Capoeira: Quels sont vos projets et vos plans pour le futur?

Fondamentalement, continuer à enseigner la capoeira, ma passion première. Je veux aussi continuer à créer de nouveaux travaux musicaux. J'ai récemment commencé un projet alternatif, inspiré par une suggestion de Mestre Nestor Capoeira. Il s'agit d'une série de DVD sous le titre « Mestre Accordeon talks with Mestre...( Nom du Maître ) » . C'est une série de conversations en anglais avec des maîtres qui travaillent hors du Brésil. Le premier DVD est déjà presque prêt et c'est une conversation très intéressante qu'on a eue avec Nestor. En réalité, mon projet de rêve c'est un film long métrage basée sur l'histoire « The Making of a Master », que j'ai incluse dans le premier chapitre du livre « Agua de Beber, Camarà: Um Bate Papo de Capoeira ». Qui sait, avec la grâce de Dieu et l'aide des orixas, on y arrivera.
Source : Praticando Capoeira
Traduction : Sébastien Palusci
 

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