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Iúna. Luis Carlos Bonates. T.J. Sanz Editeur.

Iúna. Luis Carlos Bonates. T.J. Sanz Editeur. -
Editeur : , 2006-11-02

Nous avions déjà chroniqué dans la même collection le livre de Muniz Sodré "Mestre Bimba, le capoeiriste au corps magique". L'équipe de capoeira-france salue la qualité de la collection A Iuna chez T.J. Sanz Editeur.

Le rite de métamorphose du kamichi en iúna cher au capoeiriste, contient toute la poésie de la capoeira....comment ce simple échassier, inhuma cornuta pour les intimes, devint tour à tour thème musical, jeu, cérémonie funèbre.

Luis Carlos Bonates, plus connu sous le nom de Mestre KK Bonates, nous livre un ouvrage singulier en sa double qualité de capoeiriste et de biologiste. Approfondissement de la brochure Breves Noticias sobre a Iuna éditée par la Fondation Mestre Bimba en 1974, l'auteur, à partir de quelques indices sur l'oiseau, démontre que le vol de la Iuna a profondémént marqué la capoeira. Par sa problématique, il soulève au passage de nombreuses questions, objets de débats plus ou moins virulents dans le milieu actuel de cet art afro-brésilien.

On ne parle de Iuna que dans l'art de la guitare sertaneja* et dans l'art de la capoeira, aussi le kamichi ou iúna existe-t-il vraiment ou est-il le fruit de l'imaginaire populaire ? Quel type d'oiseau est-il exactement ? Comment s'est-il inséré dans l'univers de la capoeira ? Comment sont apparus le jeu et le thème de iúna dans la capoeira ? Bimba at-il inventé ce thème et pourquoi existe-il dans la capoeira ? Iuna est-il le thème funèbre de la capoeira ?....


Place du kamichi dans la symbolique de l'oiseau.

Pomba voou, pomba voou
pomba voou, gaviao pegou...

Xô xô meu canario
Meu canario e cantador...

Bemtivi botou gameleira no chão

Bemtivi botou...

Pegue, mata é come carcara
Vai morrer de fome

Carcara...

Corta a asa do pavão
Não deixe o pavão voar...

Apanha a laranja no chão tico-tico
Sim meu amor fosse embore, eu não ficou.


Bentivi, beija-flor, canario, curio, pomba, carcara, il n'est pas rare dans la capoeira de voir les oiseaux prendre subtilement la place des humains afin de dénoncer des agissements sans désigner les personnes concernées. De par la mythologie qui les entoure, des oiseaux peuvent évoquer très facilement certains traits de caractéres ou autres situations, la symbolique du paon ou du charognard me paraît assez évidente ; pourtant, aucun oiseau n'est devenu plus représentatif que le kamichi dans le monde de la capoeira, pas même cette petite perdrix que certains nomment corcovado...mais aussi capoeira – eh oui, les hypothèses étymologiques concernant le terme capoeira restent nombreuses, camarade.

Le vocable iúna proviendrait de la langue tupi qui désigne l'eau (i) et la couleur noire (una), le kamichi ou anhuma appartient à la même famille que les oies et les canards. Pour ma part, je lui trouve une ressemblance avec la pintade -konken en yoruba- qui tient une place très importante dans les rites d'initiation des candomblés de Bahia. L'auteur dépeint dans la première partie de son ouvrage, les caractéristiques des différents types de kamichis, s'attardant plus particulièrement sur le kamichi cornu connu sous le nom de iúna et d'unicorne en Amazonie dont la caractéristique principale réside en un appendice corné au sommet du crâne. On le trouve dans toute la zone amazonienne du Brésil et dans la région du nordeste. Commun aux marécages, étangs et autres terres inondées, le kamichi cornu se distingue toutefois par la diversité de ses chants graves, forts et mélodieux. On dit même le kamichi, émettre des sons ventriloques ou capable d'effrayer d'autres animaux en imitant le sifflement du serpent. Les mythes amérindiens attribue au kamichi des pouvoirs mystérieux. Difficile à capturer, il est considéré dans la forêt, comme une sentinelle et on prête à sa corne la capacité de protéger et guérir des morsures de serpents.


De la forêt à la capoeira : toque, jeu et rite funèbre.

Thème musical joué aussi bien dans la capoeira angola que dans la capoeira regionale -même si tout le monde tend à affirmer que c'est d'abord un thème de la régionale-, iúna est en premier lieu un air de guitare sertaneja. Pour un guitariste du sertão, apprendre à jouer iúna est un passage obligatoire, un air inhérent à la culture musicale du nordeste brésilien et, qui ne le maîtrise pas, ne peut prétendre savoir jouer de cet instrument. Ici, il ne s'agit pas d'une reproduction directe du chant mais plutôt une interprétation des comportements de l'oiseau. Une citation de Mestre Pastinha nous enseigne qu'il n'était pas rare de voir des guitaristes accompagner les rodas de capoeira ainsi le lien entre les deux disciplines et des interactions éventuelles sont envisageables. Pourtant, on remarque que l'air joué par Bimba semble reproduire la différence du chant des kamichis en couple (la femelle répondant au mâle). Luis Carlos Bonates attribue donc à Mestre Bimba, bon guitariste, l'adaptation de iúna au berimbau et en codifiant la transcription du rythme en dénote les différentes interprétations qui appartiennent à d'autres mestres, produisant archives et témoignages de mestres connus tels que Mestre Nenel (fils de Bimba) ou Mestre Curio, (élève de Pastinha). Retraçant les premières parutions discographiques, il nous rappelle par ailleurs que notre discothèque est encore loin d'être idéale. Ainsi si on convient que Bimba a bien inventé le iúna, il convient de noter son influence dans la capoeira angola qui a adopté a peu prés le même thème.

 

Si le doute peut encore plâner sur l'invention du toque de iúna par le mestre Bimba, il n'en va pas de même pour le jeu qui reste une des caractéristiques essentielles de la régionale de Bimba. C'est l'occasion pour l'auteur de rappeler que c'est un jeu lent qui inclus les fameux balãos...balão de lado, cruzilha, balão cinturado, arqueado, gravata alta...ces prises introduites par le mestre Bimba et qui permettent au capoeiriste de se dégager lorsqu'on l'agrippe et qui existait déjà dans la capoeira angola. Réservé au élèves avancés, c'est le jeu le plus solennel de la capoeira régionale, « une manifestation populaire érudite » selon l'historien Frede Abreu. Mestre Nenel le décrit comme un jeu stimulé par la musique et la recherche de la beauté dans les mouvements. L'auteur observe une actuelle dénaturation de ce jeu. Le rythme est accéléré, les lutteurs n'écoutant plus la cadence des berimbaus et surtout ne se soucie plus de la beauté des mouvements.
Ainsi le kamichi, cet oiseau intrigant, symbolise-t-il le mystére et l'aspect solennel de la capoeira. Et n'en déplaise à Mestre Ezequiel, élève de Bimba, iúna s'est peu à peu imposé à l'occasion de l'enterrement de capoeiras célèbres. Le kamichi y joue son rôle de sentinelle prévenant ces congénères du danger imminent.

 

 


Malheureusement, la transformation de cet art en sport et la lutte acharnée afin de conquérir le marché, la dispersion des mestres au Brésil et dans le monde contribue à la dénaturation de ce contenu symbolique essentiel. L'univers de la capoeira est aujourd'hui parsemé de symboles ancrés de manière confuse et cet ouvrage très documenté prend acte de l'un de ceux-ci.

*sertaneja : adjectif de sertão désignant la région du nord-rest du brésil.

 

 

Le prélévement irrationnel par les capoeiristes des végétaux utilisés pour la fabrication des berimbaus (bois de beriba et calebasses) provoquent la destruction du milieu naturel des kamichis dans le Nordeste brésilien. Par notre faute, ce symbole de notre art pourrait disparaître...le beriba n'est pas le seul bois adapté au berimbau et pour les calebasses, à vos pelles jardiniers !!!...



 

plus d'infos
env. 93 pages

un livre documenté et engagé

à ce jour, seule étude aboutie sur la symbolique de cet oiseau

en français!!

j'ai eu peur de devoir ressortir mon dico de latin tant le début s'apparente à une étude ornythologique.

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